Ruth Kircher, Ph.D.

Dr. Lorraine O’Donnell

Chercheuse, Centre européen de recherche sur le multilinguisme et l’apprentissage des langues Mercator (aux Pays-Bas)


Vous avez récemment présenté une étude sur les politiques linguistiques familiales des parents québécois qui élèvent leurs enfants dans un environnement multilingue. Quels sont certains des points clés qui ressortent de cette recherche?

Cette présentation était basée sur un projet auquel je collabore avec des collègues de Concordia et de McGill (dont la chercheuse-membre de QUESCREN Krista Byers-Heinlein), financé par le CRBLM. Nous nous intéressons aux parents qui élèvent des nourrissons ou des bambins dans un environnement où l’on parle plusieurs langues, soit l’anglais, le français et diverses langues d’origine. Une découverte importante est le fait que ces parents semblent élever leurs enfants en milieu multilingue principalement pour trois raisons. Premièrement, parce qu’ils croient que le multilinguisme a une valeur utilitaire et profitera aux enfants plus tard dans leur vie. Deuxièmement, parce que le multilinguisme est pour eux lié à l’identité sociale et à la loyauté au sein d’un groupe, et qu’il aidera leurs enfants à faire partie de leur communauté linguistique et à communiquer avec ses membres. Troisièmement, parce qu’ils estiment que le multilinguisme comporte des avantages cognitifs – par exemple, qu’il fera de leurs enfants de meilleurs apprenants affichant une plus grande souplesse intellectuelle.

Fait intéressant, nous avons aussi constaté que les parents québécois ne semblent pas particulièrement préoccupés par l'idée que le multilinguisme puisse avoir des incidences négatives à long terme sur leurs enfants. Dans le discours public, on entend souvent des parents s’inquiéter du retard de développement qu’impliquerait le multilinguisme, mais ce n’était pas le cas des parents qui ont participé à notre étude. Cette situation pourrait être attribuable au fait que le multilinguisme est très répandu au Québec, de telle sorte que les parents peuvent citer de nombreux exemples attestant que le multilinguisme « fonctionne bien », pour ainsi dire.

En quoi vos travaux sur le multilinguisme pourraient-ils s’appliquer spécifiquement aux familles d’expression anglaise au Québec?

Les parents anglophones ne se sont pas comportés très différemment des autres parents. Par exemple, l’un des constats qui se dégagent de l’étude sur les politiques linguistiques familiales est que de nombreux parents, qu’ils soient anglophones ou non, souhaitent plus de ressources bilingues pour appuyer le développement de leurs enfants dans leurs différentes langues. Les parents qui recourent entre autres à l’anglais pour élever leurs enfants semblent très satisfaits des ressources monolingues anglaises qui leur sont offertes, mais tiennent beaucoup à disposer de plus de ressources combinant plusieurs langues – dans leur cas, l’anglais et d’autres langues. Nous comptons donc approfondir cet aspect dans nos travaux futurs.

Vous travaillez au Centre européen de recherche sur le multilinguisme et l’apprentissage des langues Mercator, qui fait partie de l’Académie frisonne, aux Pays-Bas. Vous avez également mené des recherches sur la langue et les minorités linguistiques au Canada et au Québec. Selon vous, quelles sont certaines des similarités et des différences dans l’étude des minorités linguistiques en Europe et en Amérique du Nord?

Le contexte canadien diffère de nombreux autres dans la mesure où l’anglais est une langue minoritaire au Québec, mais majoritaire dans le reste du Canada, et vice-versa pour le français. Aux Pays-Bas, dans la province de la Frise où je travaille, le frison est la langue minoritaire autochtone, tandis que le néerlandais est la langue de la majorité. Il n’existe pas de contexte où cette situation est inversée, ce qui a un impact sur la manière dont les gens se sentent et se comportent, sur le plan linguistique et autrement.

Cela dit, les contextes sont similaires en cela qu’au Québec, dans la Frise et ailleurs, la langue est étroitement liée à l’identité sociale. C’est pourquoi, quel que soit le côté de l’Atlantique que nous examinons, il importe d’étudier les relations intergroupes entre les communautés linguistiques.

C’est souvent le cas que de multiples langues coexistent au sein de nombreuses communautés dans le monde. En tant que sociolinguiste, que conseillez-vous pour faire face à cette complexité en contexte de diversité linguistique?

Je ne suis pas certaine qu’il s’agisse réellement d’y « faire face ». Bien sûr, la diversité – qu’elle soit linguistique ou autre – déplaît à certaines personnes, ce qui tend à susciter beaucoup l’attention des médias. Mais en réalité, la plupart des Québécois, du moins à ma connaissance, considèrent la diversité en matière de langue et d’autres aspects de la vie comme un atout. Au Québec comme ailleurs, la clé des relations intergroupes harmonieuses est de ne pas voir la diversité comme une menace, mais comme un avantage pour votre vie et pour la société dans laquelle vous vivez.

Le Québec est fascinant à cet égard parce qu’on y trouve tellement de personnes multilingues; or, l’étude susmentionnée ne portait que sur les parents qui transmettaient à leurs enfants plusieurs langues. Il serait intéressant de mener une étude similaire auprès de personnes monolingues, mais celles-ci sont très difficiles à trouver au Québec – ce qui, je suppose, est une bonne chose.

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