Maria Popica

Dr. Lorraine O’Donnell

Enseignante-chercheuse, Département de français, John Abbott College


Plus récemment, vous avez publié les résultats d’une étude sur les perceptions et la motivation des jeunes Québécois.e.s de langue anglaise étudiant au CEGEP à l'égard de leur apprentissage du français langue seconde. Quelles étaient les résultats de cette étude?

Il s’agit d’une étude menée avec Philippe Gagné, enseignant-chercheur au Cégep Vanier [et chercheur-membre de QUESCREN]. Conduite auprès d’un millier d’élèves, dans 11 institutions collégiales du Québec où l’enseignement est offert en anglais, cette étude a mis en évidence une faible motivation des élèves anglophones pour l’apprentissage du français. Un tiers des participant.e.s ont même répondu avoir résisté à l’apprentissage du français parce que cette discipline était obligatoire. Au fait, le seul facteur motivationnel positif est lié aux perspectives de carrière.

De nombreux jeunes Québécois.e.s anglophones perçoivent la politique linguistique du Québec comme étant inéquitable, discriminatoire, ce qui a pour conséquence le déclenchement d’un sentiment de menace identitaire menant à des attitudes négatives envers la communauté francophone.
 

Ces résultats étaient-ils surprenants pour vous?

Oui et non. D’un côté, je n’en étais pas surprise, car en tant qu’enseignante, je constatais souvent que l’enthousiasme des étudiant.e.s n’était pas au rendez-vous. Ce constat m’a conduite à vouloir comprendre ce qui faisait qu’après avoir étudié le français langue seconde pendant environ 12 ans à l’école, de nombreux étudiant.e.s n’étaient toujours pas de véritables utilisateurs indépendants du français. Cela leur cause de l’insécurité en les empêchant, en fin de compte, de s’épanouir dans un environnement francophone.

Toutefois, le fait que les résultats de l’étude révèlent un phénomène de résistance à l’apprentissage du français m’a surprise et m’a poussée à vouloir explorer plus en profondeur les raisons. Les propos des étudiant.e.s ont jeté une lumière fraîche sur mon travail d’enseignante qui n’est plus le même depuis cette étude.
 

Dans cette étude, vous parlez aussi d’une « dynamique de l’amitié intergroupe » entre des jeunes de langue anglaise et des membres de la communauté francophone. Comment se développe cette dynamique et qu'est-ce qu'elle signifie au juste?

Plus les jeunes anglophones se font des amis francophones et plus ils parlent en français avec eux, moins ils résistent à l’apprentissage de la langue. Leur attitude à l’égard du français parlé au Québec s’améliore, leur sentiment d’anxiété en classe de langue diminue et leur perception quant à leur compétence en français augmente. Par ailleurs, cela conduirait à une plus importante proximité sociale avec la communauté francophone, à une meilleure connaissance de cette communauté et au désir d’entretenir des contacts de qualité avec ses membres.

La recherche a identifié deux obstacles à la formation de ces contacts, à savoir la ségrégation et les normes sociales. Au Québec, les deux sont présents : un cloisonnement scolaire avec ses commissions scolaires linguistiques et la loi 101 qui impose des normes perçues par les non-francophones comme un facteur de discrimination collective.

Cependant, la recherche a montré que pour établir des contacts intergroupes positifs il est nécessaire d’installer des normes assurant un sentiment d’égalité entre les groupes, ce qui peut difficilement se produire en dehors d’un cadre institutionnel.

Quel rôle, selon vous, peut jouer l’éducation, et en particulier l’enseignement des langues secondes, pour favoriser cette dynamique d’amitié et encourager la communication interculturelle?

Le rôle de l’éducation est primordial pour favoriser les amitiés intergroupes et cela dès un très jeune âge. La recherche a prouvé que les contacts intergroupes sont les plus efficaces, quant à la diminution des préjugés, quand il s’agit d’enfants de moins de 12 ans et de jeunes adultes de 18 à 21 ans. Par conséquent, il serait préférable de soutenir des projets favorisant les rencontres intergroupes dès le primaire, de les multiplier, de les diversifier et surtout de les encadrer.

On invoque souvent la difficulté de suivre le programme ministériel et de mettre en œuvre en même temps des projets de rencontres intergroupes. Il est peut-être nécessaire de rendre les programmes plus flexibles afin de permettre aux enseignant.e.s d’intégrer des projets permettant l’acquisition des compétences (disciplinaires et interculturelles) à travers des tâches à effectuer lors des rencontres intergroupes.

Quels sont les autres projets, en lien avec les communautés anglophones du Québec, sur lesquels vous travaillez?

Persuadée que le français peut être un véritable levier d’intégration et de réussite socio-professionnelle des étudiant.e.s anglophones du collégial, je me concentre sur des dispositifs pédagogiques censés les outiller pour intégrer avec succès un milieu de stage ou de travail francophone. Je viens de concevoir un recueil d’activités de communication interculturelle à l’intention des étudiant.e.s des programmes techniques au Cégep John-Abbott s’apprêtant à faire un stage en milieu francophone ou bilingue.  Je prépare l’animation des ateliers et l’analyse de leur impact sur les participant.e.s.

Je veille aux derniers détails du cours Français des affaires que je viens de monter pour les étudiant.e.s du programme de gestion des commerces au Cégep John-Abbott. Une composante de ce cours prévoit un jumelage avec des étudiant.e.s d’un programme similaire d’un collège francophone dans une tentative de mettre à profit la dynamique de l’amitié intergroupes expérimentée déjà dans certains cégeps du Québec.  

Enfin, je tente de relancer un projet d’apprentissage du français par l’engagement communautaire en milieu francophone qui a donné des résultats prometteurs avant la pandémie.

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