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Créer pour guérir

Les membres de la communauté de Concordia exploitent le pouvoir des arts pour aider les personnes éprouvées à composer avec la perte.
24 octobre 2022
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Par Ian Harrison, B. Comm. 2001, avec le concours de Richard Burnett, B.A. 1988


Lorsque 176 personnes sont décédées après qu’un avion de transport de passagers a été abattu près de Téhéran en janvier 2020, la communauté de l’Université Concordia était dévastée.

Deux des passagers, Siavash Ghafouri-Azar (M. Sc. A. 2019) et Sara Mamani (M. Sc. A. 2018), étaient de nouveaux diplômés qui venaient de se marier en Iran.

Galvanisée par un don de 50 000 $ versé par Gina (Parvaneh Baktash) Cody (M. Ing. 1981, Ph. D. 1989), coprésidente de la Campagne pour Concordia : Place à la nouvelle génération, l’Université s’est rapidement mobilisée et a créé un fonds commémoratif pour les étudiants iraniens, qui représentent plus de 9 % de la population étudiante étrangère de Concordia.

Les mesures que l’Université a ensuite prises pour aider les personnes endeuillées de sa communauté pourraient avoir été tout aussi importantes.

Tout a commencé lorsqu’une étudiante des cycles supérieurs du Département de thérapies par les arts a créé la ruche d’art perse sur le campus Sir-George-Williams. Financée en partie par la Fondation J.-A.-DeSève, la ruche d’art est devenue un endroit sûr où les personnes affligées pouvaient se réunir en silence, créer de l’art et vivre leur traumatisme sans avoir peur d’être jugées.

Le pouvoir de l’expression créative

 

Depuis longtemps, Concordia croit que l’expression créative peut être thérapeutique. Elle en était convaincue avant même de devenir la première université canadienne à offrir des programmes de formation aux cycles supérieurs en thérapie par les arts, en thérapie par l’art dramatique, en musicothérapie et en thérapie par le jeu dans un département de thérapies par les arts.

Guylaine Vaillancourt : « Les arts ont un potentiel transformateur et peuvent nous aider à surmonter la douleur. »

En ce sens, Concordia a été en avance sur son temps. Et c’est en partie grâce aux progrès réalisés par ses chercheurs et ses étudiants actuels et passés qu’un consensus généralisé a commencé à se former quant au potentiel des arts et des thérapies par les arts comme ressources pour les personnes qui vivent des épreuves.

Le deuil fait incontestablement partie de ces épreuves. « Il s’agit d’un processus naturel que nous vivons tous à un moment ou à un autre », affirme Guylaine Vaillancourt, directrice du Département de thérapies par les arts et pionnière de la musicothérapie. « Les arts ont un potentiel transformateur et peuvent nous aider à surmonter la douleur. »

Laurel Young, une autre professeure en musicothérapie à Concordia, en a été un témoin privilégié pendant ses plus de 27 années d’expérience clinique et de recherche. « J’ai travaillé avec des mères qui n’avaient pas surmonté la peine causée par la perte d’un enfant, relate-t-elle. Des années plus tard, cette peine avait encore des répercussions sur leur vie. Participer à un processus personnalisé d’écriture de chanson a permis à certaines de ces mères de "parler" à leur enfant et d’exprimer des choses qu’elles n’avaient jamais dites. Cette chanson est devenue une preuve tangible de l’existence de leur enfant dans le monde, rendait hommage à cette vie et les a aidées à se pardonner à elles-mêmes.

« Les thérapies par les arts, poursuit-elle, permettent aux personnes de trouver leur propre façon constructive et significative de surmonter leur peine et de vivre avec cette peine. En musicothérapie, nous travaillons avec des personnes endeuillées afin de trouver les sons et les expériences musicales qui peuvent exprimer ce que les mots ne sauraient dire. »

Une étape naturelle de la vie

L’événement qui s’est produit en Iran et qui a mené Hanieh Tohidi, M.A. 2020, à créer un espace de création sûr n’est pas la première tragédie à déclencher une réaction de soutien axée sur les arts à Concordia.

Après le décès d’une étudiante du Département d’éducation artistique sur le campus en 2019, Rebecca Duclos, alors doyenne de la Faculté des beaux-arts, a mené des efforts visant à offrir des ressources aux étudiants, aux membres du corps professoral et du personnel ainsi qu’à la famille de l’étudiante décédée.

Une des ressources déployées était une ruche d’art. Pendant plusieurs semaines, deux séances de quatre heures ont été proposées au campus Sir-George-Williams. Beaucoup de membres de la communauté de Concordia ont saisi cette occasion d’aller chercher du réconfort et d’échanger avec d’autres personnes endeuillées. Comme l’indiquait Mme Duclos au journal Montreal Gazette, la tragédie a « donné en accéléré une formation dans laquelle tous les membres de l’Université étaient disposés à s’engager ».

Yehudit Silverman, professeure émérite du Département de thérapies par les arts, ajoutait que « trouver un sens à tout cela est la seule façon de guérir. Et trouver un sens ne signifie pas [nécessairement] comprendre pourquoi [un décès se produit]. »

Lors d’un atelier offert en mars à Concordia, Grieving, Mourning, Memory: A Conversation, Mme Duclos, qui a mené des travaux de recherche sur le décès et travaillé comme doula de fin de vie auprès de patients en soins palliatifs, affirmait que « mourir est la seule chose que nous faisons tous. [Il est important de] démystifier la mort et de la considérer comme une étape naturelle de la vie. »

Pour ce faire, les arts d’expression peuvent être une précieuse ressource.

Maria Riccardi, B. Bx-arts 1995, est chargée d’enseignement à Concordia. Détentrice de diplômes d’études supérieures en thérapie par les arts et en technologie éducative, elle a mis en place divers programmes axés sur les arts, surtout pour les adolescents et les adultes aliénés en raison de maladies physiques ou mentales, de leur statut d’immigrant ou de problèmes de pauvreté.

Dans un article publié en ligne par l’Association canadienne d’art-thérapie en 2020, Mme Riccardi et deux autres chercheurs ont montré l’efficacité des arts d’expression dans les soins de fin de vie pour les patients et leurs êtres chers affectés par la perte.

Selon Mme Riccardi et ses coauteurs : « Le processus créatif permet aux participants de réfléchir aux événements passés, de prendre conscience de leur humeur actuelle et de discuter de leurs préoccupations face à la vie et à la mort. Grâce à une série d’activités [axées sur les arts d’expression], les participants acquièrent une meilleure compréhension de leur corps, de leur esprit et de leur âme face à mort et renforcent leur lien avec les membres de leur famille et les autres. »

Même si de plus en plus de recherches portent sur le recours aux arts dans le processus de deuil, l’article conclut que plus de travaux sont nécessaires.

« Il est parfois impossible de trouver les bons mots »

Laurel Young : « En musicothérapie, nous travaillons avec des personnes endeuillées afin de trouver les sons et les expériences musicales qui peuvent exprimer ce que les mots ne sauraient dire. »

Mais cela pourrait bientôt changer, entre autres grâce à une surabondance de données, autant anecdotiques qu’empiriques, recueillies lors de la crise de la COVID-19.

Au moment où la pandémie s’aggravait aux États-Unis en 2020, l’Association américaine d’art-thérapie a mené un sondage exhaustif en ligne. Les répondants ont mentionné que plus de ressources en thérapie par les arts étaient nécessaires. Ils les jugeaient particulièrement efficaces pour supporter l’isolement, les changements rapides de la situation, le traumatisme et le chagrin.

De plus en plus de données suggèrent que les enfants affligés, qui sont peut-être moins aptes à communiquer verbalement, sont ceux qui bénéficieraient le plus des formes de thérapies par les arts.

« Les enfants sont naturellement attirés par les arts », affirme Sarah Tevyaw, B. Bx-arts 2009, M.A. 2011, une art-thérapeute formée à Concordia qui travaille depuis dix ans dans un foyer de soins palliatifs, dans un entretien récent sur son travail avec Soins palliatifs McGill. « C’est une façon tellement naturelle d’exprimer ce qu’on ressent. Je rappelle toujours [aux parents] que nous n’obligerons pas l’enfant à créer ni à parler.

« Mais dans le processus artistique, ils expriment souvent leurs sentiments. Certains éléments font surface et nous pouvons travailler à partir de là. Ces thérapies sont un outil précieux pour aider les gens à comprendre le sens de leur expérience.

« Il arrive que les gens atteints d’une maladie en phase terminale comme les personnes en deuil soient incapables d’en parler. Il est parfois impossible de trouver les bons mots pour traduire ce qui se passe. L’art est un langage visuel. Il n’a pas besoin d’être interprété. L’art permet aux gens d’exprimer tout ce qu’ils ressentent dans une image. »

Katherine Valkanas : « Un des aspects exceptionnels de la thérapie par les arts, c’est qu’elle peut être personnalisée pour répondre aux besoins des clients. » | Photo: Van Wickiam

Katherine Valkanas, M.A. 2018, coordonnatrice en deuil et art-thérapeute au centre de soins palliatifs communautaire Doane House Hospice à Newmarket, en Ontario, travaille avec des personnes qui doivent vivre leur deuil ainsi qu’avec des personnes souffrant d’une maladie en phase terminale et leurs proches aidants.

« Un des aspects exceptionnels de la thérapie par les arts, soutient-elle, c’est qu’elle peut être personnalisée pour répondre aux besoins des clients. Ensemble, nous créons une œuvre pour commémorer une relation à partir des souvenirs forgés avec un être cher, et nous explorons les différents sentiments qui font surface dans leur expérience du deuil.

« La beauté de l’art et de la thérapie par les arts est qu’elles permettent de vivre et d’exprimer de façon naturelle différentes couches d’expérience. »

L’importance des dons

Heather McLaughlin, M.A. 2004, de Concordia, peut en témoigner.

La directrice du programme d’études supérieures en thérapies par les arts et coordonnatrice de l’option de thérapies par les arts de l’université supervise le nouveau Centre arts et santé de Concordia, dont la mission est d’offrir des services de thérapies par les arts accessibles aux communautés mal desservies. Des stagiaires en thérapie par l’art dramatique, par les arts et par la musique sont supervisés par des experts de leur domaine et proposent des approches novatrices et éprouvées pour répondre aux besoins variés des gens de tous les horizons de la région du grand Montréal et d’ailleurs.

« Grâce à l’aide de nos donatrices et donateurs, soutient Mme McLaughlin, nous avons mené des projets pilotes dans la collectivité pendant un an. Nous venons tout juste de commencer à offrir des services dans notre clinique sur place ainsi que dans divers organismes. »

Parmi les partenaires de prestation de services du Centre arts et santé, mentionnons le Centre de réfugiés de Montréal, un organisme sans but lucratif qui aide les personnes immigrantes et réfugiées récemment arrivées à commencer une nouvelle vie dans la ville. Beaucoup d’entre elles ont fui des situations horribles difficiles à décrire dans n’importe quelle langue.

« Les réfugiés doivent faire face à toutes sortes d’obstacles et de barrières au long de leur migration forcée », soutient Jude Ibrahim, B. Bx-arts 2020, M.A. 2022, qui a dirigé le projet pilote au Centre de réfugiés dans le cadre du stage associé à ses études supérieures. « L’accumulation de ces expériences difficiles met leur santé mentale et leur bien-être à rude épreuve. »

Heather McLaughlin : « Nous sommes fiers des travaux que nous et nos diplômés accomplissons non seulement ici, mais aussi partout en Amérique du Nord et à l’étranger. »

Les efforts de Mmes McLaughlin, Young et Vaillancourt ainsi que d’autres membres du Département de thérapies par les arts pour tirer parti des forces de Concordia dans cette discipline ont attiré l’attention de donateurs et de certains philanthropes majeurs. La Fondation de la famille Raschkowan, par exemple, a financé les travaux de Mme Ibrahim au Centre de réfugiés ainsi que de nombreux autres projets pilotes.

Sarah Ivory, M. Bx-arts 1995, une agente de financement communautaire de Montréal, s’est intéressée aux thérapies par les arts alors qu’elle travaillait à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, où elle a été responsable de programmes et membre du conseil d’administration de la Fondation. Témoin privilégiée du pouvoir des thérapies par les arts pour réduire la souffrance, Mme Ivory, qui a aussi déjà été membre du conseil consultatif de la Faculté des beaux-arts de Concordia, souhaitait faire un don à l’université.

« De plus en plus de recherches scientifiques portent sur les thérapies par les arts, indique-t-elle, et Concordia fait un travail exceptionnel qu’il faut appuyer. »

En mai dernier, l’université a souligné la réception d’un don de 1 million de dollars de la fondation de la famille de Sandra Chartrand, B.A. 1985, une ancienne étudiante de Concordia, et de son mari Alain Bouchard, cofondateur et président d’Alimentation Couche-Tard, au Centre arts et santé et au Centre de développement humain par les arts, un centre de développement de recherche et clinique créé en 1996 pour les étudiantes et étudiants aux cycles supérieurs du département. Ce don a permis d’obtenir un financement supplémentaire de 500 000 $ de la Fondation Famille Mongeau, un organisme de bienfaisance cogéré par Claude Mongeau, ancien président-directeur général de la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada.

Les deux fondations montréalaises ont été touchées par l’approche progressive de Concordia en matière de formation et de recherche sur les thérapies par les arts ainsi que par les mesures prises par l’Université pour offrir des services à plus de membres de la collectivité grâce au Centre de développement humain par les arts du campus Loyola et au nouveau pavillon ultramoderne du campus Sir-George-Williams.

« Nous sommes fiers des travaux que nous et nos diplômés accomplissons non seulement ici, mais aussi partout en Amérique du Nord et à l’étranger », conclut Mme McLaughlin.

Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de l’expression artistique, renchérit Mme Vaillancourt.

« Le processus de guérison de chaque personne est unique. Mais nous savons que les êtres humains utilisent les arts comme forme d’expression thérapeutique depuis des milliers d’années. Lorsque les mots nous manquent, les arts peuvent réellement nous aider à passer à travers des moments difficiles. »



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