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La médaille Loyola 2022 décernée au défenseur des droits autochtones Murray Sinclair

La plus haute distinction para-universitaire accordée par Concordia, qui honore des personnalités ayant apporté une contribution exceptionnelle au Canada, sera remise le 15 septembre
21 juin 2022
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Murray Sinclair : « Cette récompense que m’accorde Concordia montre sa volonté de faire avancer la réflexion et d’amener toute la société canadienne à s’intéresser au point de vue des Autochtones sur la réconciliation.

L'honorable Murray Sinclair, LLB CSM IPC, ancien sénateur, juge et président de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR) – un groupe de travail créé par le gouvernement fédéral pour donner aux survivantes et survivants du système des pensionnats du pays l’occasion de raconter leur histoire –, vient d’être nommé lauréat de la 23e médaille Loyola, décernée par l’Université Concordia.

Créée en 1963 par l’Association des diplômés du Loyola College, la médaille Loyola est décernée à une personne dont la personnalité, la philosophie et les contributions ont enrichi le patrimoine du Canada et de l’humanité. Samantha Nutt, Clara Hughes et Oscar Peterson, LL. D., figurent notamment parmi les récipiendaires précédents.

« Je suis bien conscient de l’importance de cet honneur qui m’est conféré », déclare l’honorable Murray Sinclair, qui, après avoir pris sa retraite du Sénat en janvier 2021 pour servir de mentor à de jeunes avocats autochtones et écrire ses mémoires, a été nommé chancelier de l’Université Queen’s en juillet 2021, puis Compagnon de l’Ordre du Canada en décembre de la même année.

« En me témoignant cette marque d’estime, l’Université reconnaît que le système auquel elle appartient doit évoluer pour favoriser le processus de réconciliation, ajoute-t-il. Cette récompense que m’accorde Concordia montre sa volonté de faire avancer la réflexion et d’amener toute la société canadienne à s’intéresser au point de vue des Autochtones sur la réconciliation. »

Graham Carr, recteur et vice-chancelier de l’Université Concordia, souligne que Murray Sinclair, ardent défenseur des peuples autochtones du Canada, est « un militant acharné qui a non seulement lutté pour la vérité et la justice, mais a aussi œuvré à promouvoir l’éducation et l’action. »

« Le leadership dont il a fait preuve en tant que président de la Commission de vérité et réconciliation a incité l’ensemble de la société canadienne à tenter de comprendre, d’analyser et de reconnaître ce lourd héritage historique marqué par l’oppression, la violence et la discrimination à l’égard des peuples autochtones de notre pays », déclare M. Carr.

« À tous les égards, le juge Sinclair incarne parfaitement ce que la médaille Loyola vise à honorer. »

Une cérémonie de remise de prix virtuelle, durant laquelle se tiendra une conversation animée entre Murray Sinclair et Manon Tremblay, B.A. 2003, directrice principale des directions autochtones à Concordia, aura lieu le 15 septembre 2022 à l’occasion des célébrations annuelles des retrouvailles de l’Université.

Une idée qui a germé

Murray Sinclair est né à Selkirk, au Manitoba, en 1951. Sa mère ayant succombé à un accident vasculaire cérébral alors qu’il était encore bébé, les deux autres membres de sa fratrie et lui-même ont été élevés par leurs grands-parents. Bien qu’il affirme n’avoir jamais aspiré à devenir avocat dans son enfance, il a développé dès le plus jeune âge son goût de la collecte d’information.

« Je me revois petit garçon, assis sur le bras du canapé, en train de lire le journal à mon grand-père, qui ne savait pas lire l’anglais, raconte M. Sinclair. Pendant ces séances de lecture, il me posait des questions, comme “ Où se trouve cet endroit ? ” ou “ Qui est cette personne? ”, et je tâchais de trouver la réponse. C’était un échange enrichissant entre nous, mais une expérience d’apprentissage. »

Ce n’est que dans les années 1970, alors que Murray Sinclair avait déjà une vingtaine d’années, que l’idée de devenir avocat a germé dans son esprit.

Admis à l’université pour la première fois à la fin des années 1960, Murray Sinclair s’est inscrit au programme d’éducation physique de l’Université du Manitoba. Il a toutefois abandonné ses études pour s’occuper de sa grand-mère après le décès de son grand-père en 1969. « Ma grand-mère, qui m’avait élevé, avait besoin de quelqu’un pour veiller sur elle, raconte-t-il. J’ai donc emménagé chez elle; dès lors, j’ai dû me trouver un emploi. »

Heureusement, il a été embauché peu après comme travailleur social et administrateur au Centre d’amitié de Selkirk.

« Dans les années 1950, le gouvernement a créé de nombreux programmes pour attirer les

Autochtones dans les villes, explique M. Sinclair. Ces programmes, qui proposaient des incitatifs financiers, sociaux et de logement, condamnaient des gens à mourir de faim dans leur communauté d’origine, freinaient le développement des réserves et y empêchaient l’implantation d’entreprises. Cette situation a forcé une migration vers les zones urbaines, et les Centres d’amitié ont été créés pour faire face à cet afflux important d’Autochtones. »

Au Centre, Murray Sinclair a rencontré de nombreuses familles qui avaient besoin de services sociaux et d’aide au logement; il a souvent fait appel au bureau de son député provincial local afin d’obtenir de l’aide pour les cas les plus urgents. Le député en question était Howard Pawley, un jeune avocat qui, à l’époque, était une étoile montante du Nouveau Parti démocratique du Manitoba et allait plus tard devenir premier ministre de la province.

« J’appelais à son bureau chaque fois que j’avais des clients qui avaient besoin d’aide, et je lui demandais d’intervenir », raconte M. Sinclair. « Par la suite, Howard Pawley a commencé à fréquenter le Centre d’amitié et à tenir des réunions pour se sensibiliser à leurs difficultés. De là est née une amitié entre lui et moi qui s’est révélée très précieuse. »

En 1973, Howard Pawley, alors procureur général du Manitoba, a offert à M. Sinclair le poste d’adjoint de direction. « Il a eu une grande influence dans ma vie et m’a toujours encouragé à entreprendre des études de droit », résume M. Sinclair.

Murray Sinclair a travaillé avec Howard Pawley jusqu’en 1976, année où il a été admis à la Faculté de droit de l’Université du Manitoba, après avoir obtenu un diplôme de premier cycle en sociologie et en histoire à l’Université de Winnipeg.

Trouver sa vocation

Maintenant qu’il avait découvert sa voie professionnelle, Murray Sinclair s’est trouvé confronté à plusieurs questions existentielles. « À ma première journée à l’école de droit, je me suis demandé “ Pourquoi suis-je ici? ” et “Qui suis-je? ”, raconte M. Sinclair, et cette réflexion a soulevé d’autres questions, comme “ De quoi suis-je capable? ” ».

Lorsqu’il a réalisé qu’il ne trouverait pas les réponses espérées à l’université, Murray Sinclair s’est tourné vers sa communauté et sa famille. « Ma grand-mère était encore en vie, et je me souviens de son conseil : « Quoi que tu décides de faire, tu dois agir pour aider les gens. »

« Ensuite, au fil de mes rencontres avec d’autres aînés, j’ai développé une ligne de conduite inspirée de leurs conseils. Il m’apparaissait important entre autres de ne pas trop me laisser entraîner dans le système juridique des Blancs et de rester fidèle à ma propre identité. »

Murray Sinclair a obtenu son diplôme de droit en 1979 et a commencé à exercer en 1980, se spécialisant dans le contentieux civil et criminel, le droit autochtone et les droits de la personne. En 1988, il a été nommé juge en chef adjoint de la Cour provinciale du Manitoba, devenant ainsi le premier juge autochtone de la province et le deuxième du Canada.

Peu après son accession à la magistrature, le juge Sinclair a été nommé commissaire au sein de la Commission sur l’administration de la justice et les Autochtones du Manitoba – une enquête sur la présence de racisme systémique dans le système de justice pénale de la province.

« Ce fut une expérience exigeante sur le plan émotionnel, mais j’étais un jeune juge et j’avais hâte de faire ma marque, se remémore-t-il. Pour moi, ce fut une véritable expérience d’apprentissage que d’écouter des personnes très éloquentes et avisées qui avaient l’expérience du système de justice et voyaient les conséquences de celui-ci sur leurs communautés. »

Il affirme que l’enquête a eu des retombées durables et l’a aidé à se préparer aux défis qui l’attendaient.

Une décision difficile

Deux décennies se sont écoulées avant la création de la Commission de vérité et réconciliation (CVR), établie dans le cadre d’un accord entre les survivantes et survivants des pensionnats, les églises qui les administraient et le gouvernement fédéral.

Des années 1880 jusqu’à la fermeture du dernier pensionnat en 1996, quelque 150 000 enfants des Premières nations, inuits et métis ont été forcés de fréquenter des écoles financées par le gouvernement et dirigées par des églises chrétiennes. Ces établissements, où l’on empêchait les élèves de parler leur langue et de pratiquer leur culture, s’inscrivaient dans les efforts déployés par le gouvernement pour assimiler les peuples autochtones à la société canadienne.

Éminent juge autochtone récemment nommé à la Cour du Banc de la Reine, le plus haut tribunal de première instance du Manitoba, Murray Sinclair était le candidat tout indiqué pour diriger la commission. Pourtant, lorsqu’on lui a proposé d’en assurer la présidence, il a d’abord refusé.

« J’ai hésité parce que le mandat que je venais de terminer avait été très éprouvant, et je ne me sentais pas prêt à reprendre ce type de travail », explique-t-il.

Or, la CVR l’a sollicité de nouveau après le départ de la présidence et des commissaires initiaux, qui ont démissionné en raison de dissensions internes. M. Sinclair ne se sentait pas beaucoup plus solide, mais il dit avoir cédé à la demande pour le bien des survivantes et survivants.

« Ils ont vu la CVR disparaître sous leurs yeux juste au moment où ils s’y préparaient, et j’ai été témoin de leur colère, de leur contrariété et de leur sentiment de redevenir des victimes, relate M. Sinclair. Je savais que nous ne pouvions pas laisser leur déception sans réponse et qu’ils devaient être en mesure de raconter aux Canadiens ce qu’ils avaient vécu. »

Commission de vérité et réconciliation

Au cours des six années suivantes, Murray Sinclair a voyagé aux quatre coins du pays pour la CVR et a recueilli les témoignages de plus de 6 500 personnes survivantes et témoins du système des pensionnats. La Commission a également organisé sept événements nationaux au cours de cette période afin de sensibiliser la société canadienne à l’histoire et à l’héritage des pensionnats. Près de 25 000 personnes ont assisté à la première séance.

La CVR était une entreprise colossale aux enjeux cruciaux, et des milliers d’Autochtones de partout au pays espéraient qu’elle serait couronnée de succès – une responsabilité que la commission n’a pas prise à la légère.

« Nous avions, pour nous guider, un comité formé de personnes survivantes, mais aussi des aînés et des leaders spirituels profondément investis dans leurs traditions et leurs cultures, explique-t-il. Nous avons mis en place des processus qui nous ont permis de travailler en étroite collaboration avec les personnes survivantes qui se sont confiées à nous. »

À la fin de chaque journée, après la présentation des témoignages devant la commission, les personnes survivantes, leurs familles, les aînés, les commissaires de la CVR et les membres du public se retrouvaient pour discuter des événements de la journée, et ce, parfois pendant deux heures.

« Nous parlions de ce que l’impact que la journée avait eu sur chacun d’entre nous, et l’objectif était de nous libérer de cette lourdeur, explique MSinclair. Au cours de ces séances, nous avions souvent des moments de rigolade. Nous riions à propos d’histoires que les gens évitaient de raconter en public parce qu’elles étaient drôles. Ce cercle de partage a beaucoup favorisé la guérison. »

« Nous n’avons jamais perdu de vue la douleur et le traumatisme dont les personnes survivantes nous ont parlé. C’était très chargé d’émotion, mais à la fin de la journée, nous avions tous le sentiment d’avoir accompli quelque chose de bien ce jour-là et d’en être sortis grandis. Nous ne terminions jamais une journée sans observer ce rituel. »

Le chemin vers la réconciliation

Depuis mai 2021, des centaines de tombes anonymes ont été découvertes sur les terrains d’anciens pensionnats partout au Canada. Des milliers d’enfants seraient morts de maladies, de mauvais traitements et de négligence dans ces écoles, et on ne connaît pas encore toute l’ampleur de la tragédie.

Lorsqu’on lui demande si ces terribles découvertes marquent un tournant pour le Canada, M. Sinclair répond : « Je ne pense pas que la notion de “ tournant ” s’applique dans ce contexte. Ce que j’ai dit à la fin de la CVR, c’est que la réconciliation allait nous obliger à affronter un certain nombre de défis et d’obstacles, et celui-ci n’en est qu’un parmi d’autres. »

Selon lui, la CVR a tenté d’inclure la recherche de tombes anonymes dans le mandat de la commission, mais il aurait fallu pour cela obtenir le consentement de toutes les parties impliquées dans le règlement judiciaire, et le gouvernement fédéral a refusé de donner son accord. Le rapport final de la CVR a consacré un volume entier à la question des enfants disparus et des sépultures non marquées.

M. Sinclair ajoute que notre pays commence à prendre conscience de l’importance de ces sépultures anonymes, même s’il estime qu’il reste encore un long chemin à parcourir. « Le sentiment d’injustice qui en découle va s’envenimer, à moins que nous ne trouvions un moyen d’y faire face et de trouver une solution. »

« Cela dit, une fois que nous aurons surmonté cette épreuve, il y en aura d’autres, croit-il. Il faudra franchir une succession d’obstacles avant que les deux parties soient satisfaites et que nous parvenions à accepter les événements du passé. »

Selon Murray Sinclair, l’un des plus grands obstacles à la réconciliation réside dans le fait que la plupart des Canadiens allochtones ne réalisent pas qu’ils sont, eux aussi, victimes des politiques de leur pays.

« Depuis 1867, les enfants élevés dans la société canadienne ont subi un endoctrinement qui les a amenés à croire que les autochtones étaient inférieurs – qu’ils n’avaient aucun droit, qu’ils étaient des païens, des sauvages, des guerriers, des gens non civilisés. Cette croyance a été transmise aux enfants allochtones pendant sept générations et continue d’être véhiculée aujourd’hui. »

« Ce n’est que lorsque le Canada reconnaîtra cette réalité que nous pourrons dire que nous avons franchi une étape importante sur le chemin de la réconciliation. »



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