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Script Audio (traduction française):
Greetings, bonjour et wha gwan à tou.te.s. Aujourd’hui, nous parlerons de voyager à travers notre imagination, et j’avais envie de partager avec vous une histoire qui a voyagé dans plusieurs pays, de l’Afrique de l’Ouest à la Jamaïque. À mon tour de vous la faire découvrir.
C’est l’histoire d’Anansi l’araignée, le farceur, le sage et l’arrogant, et de la façon dont la sagesse s’est installée sur Terre sans jamais se trouver nulle part. Elle m’a été racontée par mon grand-père, Rupert Antonio « Jeepaz » Lindsay (1920-2006), mieux connu sous les noms de Jeepaz ou Tony. Jeune adolescent, je m’asseyais devant lui et, chaque fois qu’il me racontait les aventures d’Anansi, j’observais sa bouche alors qu’il éclatait d’un rire gras et profond qui semblait lui chatouiller l’esprit et parcourir tout son corps.
Je pouvais voir ses dents éclatantes où brillait une dent en or, et son sourire soigneusement encadré par une barbiche descendant de chaque côté de la bouche, traversant le terrain de ses joues et l’océan de son menton, pour frôler le pic de sa pomme d’Adam. Et j’admirais les boucles de son afro, qui voletaient comme la laine blanche des moutons alors qu’il basculait la tête d’avant en arrière en prononçant le nom d’Anansi.
« Il fut un temps où le peuple jamaïcain ne savait pas grand-chose, car tous ses souvenirs se trouvaient dans un pot appartenant à Nyame, le gardien du ciel. Anansi, toujours en quête de pouvoir, a rendu visite à Nyame dans l’espoir de percer ses secrets. Nyame dit à Anansi : "Je détiens ces secrets parce que j’ai tout observé durant très longtemps. J’ai conservé tout ce que j’ai vu. J’ai commencé à accumuler toutes mes connaissances dans ce pot. J’y ai aussi recueilli les souvenirs de tout le monde, ce qui m’a permis de tout comprendre. C’est ainsi que je suis devenu si puissant, Anansi." Regardant le pot avec envie et convoitise, Anansi se mit en tête de le voler et de s’approprier le pouvoir du savoir et de la sagesse une fois que Nyame dormirait et que le souverain de la nuit monterait la garde.
Et c’est ainsi qu’il utilisa sa toile pour attirer le pot jusqu’à lui. Anansi descendit ensuite du ciel pour regagner la terre ferme. Mais en cours de route, le couvercle du pot se mit à glisser, et la sagesse commença à s’en échapper, entraînant avec elle certains proverbes jamaïcains.
Voyant son père en difficulté, le fils d’Anansi dit : "Anansi, attache le pot sous ton bras pour retenir le couvercle. Ainsi, tu pourras conserver tout le savoir et la sagesse!" Anansi répondit en sifflant entre ses dents : "Comment oses-tu, mon fils, me dire quoi faire? Tu ne sais rien à rien! Je possède tout le savoir et la sagesse, pourquoi t’écouterais-je?"
Mais comme Anansi peinait toujours à transporter le pot, sa fille lui dit : "Anansi! Peut-être devrais-tu attacher le pot à ta taille, et ainsi tu pourrais descendre plus vite avant que Nyame se réveille!" Sans desserrer les dents, Anansi dit : "Quel est son problème? Comment ose-t-elle me donner, à moi, Anansi, des conseils sur quoi que ce soit, alors que je possède tout le savoir et la sagesse du monde! Comment mes enfants osent-ils me dire quoi faire?"
Mais après un certain temps, Anansi commença à se fatiguer. Ses deux enfants lui dirent donc : "Anansi! Attache le pot dans ton dos. Tu pourras ainsi descendre plus facilement!" Frustré, Anansi s’écria : "Arrêtez donc de me dire quoi faire!" Mais comme il se fatiguait, il finit par se dire : "Je pourrais attacher le pot sous mon bras pour voir ce qui se passe, et s’ils ont tort, je n’aurais qu’à revenir en arrière." Il glissa donc le pot sous son bras et constata à quel point cela lui simplifiait la tâche.
Il se dit donc à lui-même : "Je pourrais attacher le pot à ma taille comme me l’a suggéré ma fille, et si cela ne m’aide pas, ce ne sera pas moi, mais eux, les idiots!" Et Anansi constata que c’était bien mieux ainsi. "Le poids est mieux équilibré. Peut-être devrais-je essayer de l’attacher dans mon dos? Si cela ne m’aide pas, ce ne sera pas moi, mais eux, les idiots! Et je possède tout le savoir et la sagesse!" Ce faisant, Anansi se fâcha de constater que ses enfants avaient raison. Il se dit à lui-même : "Mais n’est-ce pas moi, Anansi, qui possède tout le savoir et la sagesse du monde? Comment mes enfants peuvent-ils être plus sages que moi et me donner des conseils?" Il était si en colère qu’il ôta le pot de son dos et le jeta vers ses enfants, qui l’évitèrent de justesse. Le pot s’écrasa sur la terre et éclata d’est en ouest, du nord au sud, de haut en bas, de gauche à droite laissant voir son contenu s’éparpiller en tous sens.
Et c’est ainsi que la sagesse et le savoir se répandirent à nouveau sur terre, sans qu’ils puissent être gardés au même endroit ou expérimentés simultanément par une même personne. Et il en fût ainsi à cause d’Anansi. »
Cette histoire me fait penser à l’afrofuturisme. Je pense au savoir et à la sagesse des anciennes civilisations africaines, aux anciens peuples africains, à leurs récits et à tout ce qui peut être placé dans une capsule pour stimuler l’esprit des créateurs. En somme, l’afrofuturisme est plutôt bien représenté par le pot d’Anansi. En effet, lorsque je m’attarde aux œuvres afrofuturistes de personnes comme Komi Olaf, Wangechi Mutu, Stacy Robinson, Maliciouz, Kalkidan Assefa et Kapwani Kiwanga, je contaste que le savoir du passé et du présent y est particulièrement exploité, tout comme les enfants d’Anansi tiraient leur sagesse de leur père sans avoir accès au pot. À mon sens, l’afrofuturisme s’appuie sur les récits inspirés d’histoires anciennes, à l’image des enfants d’Anansi.
Je pense donc à tous les endroits où l’imagination peut nous mener. Il suffit de songer à des lieux anciens comme l’Abyssinie et le royaume d’Aksoum (l’Éthiopie d’aujourd’hui), l’ancien Congo et Tombouctou (le Mali et le Sénégal d’aujourd’hui) pour s’imaginer des pays comme le Wakanda ou le Zamunda. Je pense à tous les lieux que mon esprit visite lorsque je crée mes propres histoires, mais j’essaie aussi de recréer ces « afrotopies » (ou utopies) dans le monde réel. Je me demande donc quelles sont les histoires qui vous ont été racontées et qui font voyager votre esprit? En tant qu’artiste, je cherche constamment à raconter de nouvelles histoires inspirées des récits qui m’ont été transmis ou que mes recherches m’ont permis de découvrir. J’essaie de les intégrer le plus possible à ma réalité et à celle de ceux que je considère, d’une manière ou d’une autre, comme mes pairs. J’y inclus donc, ici et là, les jargons de Toronto et de Montréal, comme le « joual ». Je crois que les histoires de mon grand-père me rejoignent parce qu’il me les racontait dans un langage que je comprenais. À un âge où j’espère moi-même être père un jour, je me demande comment je raconterai ces histoires à mes enfants pour qu’ils les comprennent.
Et je pense à l’afrofuturisme, dont l’objectif est de laisser notre imagination nous faire voyager, en adoptant un point de vue afrocentrique.
Ainsi, mes œuvres (afrofuturistes et afrosurréalistes) se penchent sur la façon dont nous préservons nos souvenirs, nos histoires et nos idées pour la prochaine génération. Comme mon grand-père m’a légué les histoires d’Anansi, je cherche des moyens d’éveiller votre imagination et de faire germer dans votre esprit la possibilité de voyager là où vous ne pouvez pas aller physiquement. Et c’est là toute la raison d’être de mon travail, que je pousse toutefois un peu plus loin en critiquant et en remettant en question de différentes façons les souvenirs qui peuplent déjà les espaces publics. À plusieurs égards, mon travail rejoint celui d’Anansi. Je déconstruis et répands la sagesse un peu partout, auprès de nombreuses personnes, et cela nécessite aussi du savoir et de la sagesse.
Quentin VerCetty Lindsay:
Quentin VerCetty Lindsay est artiste-griot visuel multidisciplinaire, artepreneur, éducateur, activiste et un arbre interstellaire en croissance perpétuelle. En tant qu’un des leaders mondiaux Afrofuturistes, ses recherches explorent l’afrofuturisme comme outil d’apprentissage; les termes Sankofanology and Rastafuturism sont sa création. Ses œuvres visuelles et poétiques explorent les questions sociales et les héritages futurs des personnes afrodescendantes à travers monuments et espaces publics futuristes. VerCetty est un des membres fondateurs du Black Speculative Arts Movement (BSAM) et a initié l'Institut canadien du BSAM afin de soutenir et améliorer les milieux de création des artistes de couleur dans l’industrie artistique au Canada. VerCetty est coéditeur de la toute première anthologie canadienne sur l’art afrofuturiste, Cosmic Underground Northside: An Incantation of Black Canadian Speculative Discourse and Innerstandings (2020 – sous presseprésente le travail de plus de 100 artistes canadien.ne.s noir.e.s et documente le développement du mouvement afrofuturiste dans l’art contemporain. Par son travail, il espère stimuler les consciences et inspirer les coeurs afin de faire du monde un endroit meilleur, aujourd’hui, demain, et pour les jours à venir.