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Script Audio (traduction française):
Que ce soit par l’anticipation, la répétition ou le rythme, le temps structure nos désirs. Il n’y a pas de colonialité au sens où nous l’entendons sans temporalité ni violence de l’horloge moderne. C’est bien souvent lorsqu’on assujettit les plantes de nos jardins, de nos maisons au joug du temps colonial que nous les tuons. Les plantes connaissent la lumière, l’air et l’eau. Elles se connaissent aussi entre elles et peut-être même nous connaissent-elles. Mais elles sont parfaitement étrangères au temps tel que nous l’appréhendons, soit ce temps colonial dont les pulsions mortifères semblent à jamais inassouvies. Alors, comment tuer le temps avant qu’il ne nous tue? Comme nous le rappelle Rasheedah Phillips, la conquête des terres, mais aussi de l’existence et de la substance même des Noirs et des Autochtones concorde avec la conquête du temps et de l’espace. Elle écrit : «Clocks are themselves maps, offering another way of spacing time and timing space. Like maps, clocks are objects that embody certain ideas, politics, notions of time, and boundaries.»[1] Comment abolir le temps pour perpétuellement s’inscrire dans la temporalité de la graine qui germe, de la feuille qui se déploie, de la soif, de la bouture qui prend racine, et de la branche élaguée qui à nouveau se ramifie? Si les plantes existent en dehors des contraintes et des structures du temps, ce n’est pour elles qu’une façon de s’extraire du capacitisme inhérent au capitalisme. Pour la vie végétale et la vie humaine, le handicap et la maladie constituent deux moyens parmi tant d’autres de perturber et de restructurer le temps.
Les plantes, celles qui poussent dans les espaces urbains, sur les balcons, au sommet des toits, le long des allées, près des escaliers de secours et jusque sur le rebord de nos fenêtres, sont riches en enseignements. Elles nous apprennent que les besoins en lumière, en eau, en terre et en engrais des unes et des autres, et leur sensibilité respective aux déséquilibres nutritionnels et à l’inconfort, varient considérablement, et qu’il ne s’agit là que de simples connaissances et renseignements à acquérir pour qui souhaite en prendre soin. Il s’instaure idéalement un va-et-vient, une dialectique qui nous amène à travailler encore sur nous-mêmes, mais aussi les uns avec les autres, et nous conduit à l’interdépendance. Les sujets noirs, en symbiose avec la vie végétale, ont transmis des modes d’appartenance, de désir et d’existence qui vont parfois à l’encontre des modes de production, de reproduction et d’extraction capitalistes. Grâce à cette relation intime avec la nature, ils ont indubitablement réinventé des pratiques collectives du soin, de l’entraide et du pouvoir.
Les jours où leur cœur se faisait lourd et leur souffle court, quels secrets les esclaves ont-ils partagés avec les plantes qui les entouraient? Quelles vérités ont-ils mises au jour en caressant de leurs doigts la courbe d’une feuille, en étreignant de leurs mains le tronc large et robuste d’un arbre familier? Quelles temporalités ont émergé des semences qu’ils ont plantées pour leur propre usage? Quelles solidarités se sont tissées entre les Noirs et les plantes alors qu’ils se savaient tous deux prêts à consommer?
En se remémorant ses expériences de jardinière, Jamaica Kincaid s’interroge : «What is the relationship between gardening and conquest? Is the conqueror a gardener and the conquered the person who works in the field? »[2] Cette opposition pourrait nous aider à mieux comprendre le rôle précis qu’a joué le petit lopin de terre que cultivaient pour leur subsistance les personnes asservies. Est-il possible qu’il ait participé à enrayer l’implacable mécanique de la plantation et de la conquête? Au sujet des esclaves de Saint-Domingue à l’époque de la Révolution haïtienne, Michel-Rolph Trouillot déclare : «the acquisition of family land and the laborer’s right to the product of the labor on such land were the terms under which freedom was first formulated in the history of the nation.»[3] En s’occupant de leur propre jardin et en cultivant une économie séparée de la plantation, les esclaves ont ainsi pu expérimenter et redéfinir l’agentivité et l’autonomie en dehors du contexte de la conquête. Plus largement, cette pratique a conduit à une forte résistance armée contre l’esclavage et le colonialisme, à l’affirmation historique du pouvoir et de la dignité des Noirs et à l’émergence nouvelle de la liberté, de la souveraineté et de l’indépendance. Un autre monde n’était pas seulement possible; il poussait, fleurissait et foisonnait sur le sol même que les esclaves travaillaient en ces instants volés, tout entiers dévolus à leur subsistance et à leur survie. À plus petite échelle, le jardin a offert et continue d’offrir un terreau fertile pour la guérison, l’épanouissement, la survivance, la détente, l’agentivité, l’intimité, l’accessibilité et l’appartenance.
La vie végétale procure un cadre esthétique et politique fondé sur les soins, la vulnérabilité et l’abondance. Ce qui m’intéresse, c’est ce mode d’engagement qui s’oppose au tout jetable et à la temporalité de la consommation, ne serait-ce qu’au détour d’un contact furtif, d’un imperceptible regard ou de moments discrets d’intimité et de lâcher-prise. Même si nous ne connaîtrons peut-être jamais les stratégies que les personnes asservies ont mises en place pour cultiver leur capacité d’agir face à cette impitoyable terreur blanche, ces problématiques n’en restent pas moins essentielles. Quand l’assassinat institutionnalisé et légitimé sème effroi, anxiété et handicap, et que l’oppression systémique et la maladie mentale ébranlent le quotidien, quelle place reste-t-il pour que s’épanouissent l’agentivité et la responsabilisation?[4] Comment le cœur anxieux des Noirs pourrait-il dire non? Au contraire, que signifierait pour lui dire oui? Et surtout, quelle prise a-t-il sur les événements et sur les êtres?
Il est possible de percevoir l’anxiété comme un désir de contrôle. Pourtant, elle se caractérise souvent par l’émergence de pensées incontrôlables – paranoïa, germophobie, hypocondrie, inquiétude – qui s’apparentent toutes à une forme de lâcher-prise et qui charpentent leurs propres récits avant de leur donner vie. L’anxiété peut en outre se manifester par une porosité aux sentiments, mais aussi aux ordres et aux structures, y compris celles érigées afin de supporter les bases du capitalisme et de la tyrannie de la blanchité. Les pensées anxieuses semblent si souvent découler de logiques blanches et capitalistes – perfectionnisme, évitement des conflits, pensée dichotomique, pour ne citer qu’elles – qui s’infiltrent de façon insidieuse dans nos esprits et se répandent douloureusement.
Alice Walker écrit dans son poème intitulé Desire (Désir) : « this is how I’ve survived: / how the hole / I carefully tended / in the garden of my heart / grew a heart / to fill it » [5] Mais que signifie être les jardiniers de notre cœur anxieux et de celui des autres? Une culture de la validation serait en tout cas susceptible d’entraver ce dessein. Une validation non critique pourrait en effet nous faire oublier que l’anxiété tend à reproduire des pensées inutiles et même nuisibles qui sont le produit d’une société elle-même fondée sur d’abominables fantasmes, dont en premier lieu celui de la blanchité. Alors, que se disent entre eux les cœurs anxieux des Noirs? Dans son poème Coping (résistance), Audre Lorde évoque le travail d’entretien mutuel de nos jardins respectifs : «It has rained for five days / running / the world is / a round puddle / of sunless water / where small islands / are only beginning / to cope / a young boy / in my garden / is bailing out water / from his flower patch / when I ask him why / he tells me / young seeds that have not seen sun / forget / and drown easily.» [6] Le poème d’Audre Lorde soulève plusieurs interrogations : comment s’inviter dans le jardin de l’autre après la pluie ou après la sécheresse? Comment être cet ami qui aide à écoper l’eau du parterre de fleurs? La lutte du cœur anxieux réside en partie dans la façon dont une culture de la validation peut laisser la place à une culture de la complicité passive, notamment dans les communautés queers, comme l’explique Kai Cheng Thom : «I have seen countless such situations where queers, struggling to be supportive of friends and community members, have adopted validation as the easiest and most politically correct approach. We tell people that they are always right, that their perception of minor conflict as life-threatening is accurate. We tell them that their substance use is fine and their choice, even when it is affecting us or others very negatively. (…) In short, we enable.»[7] Dans son expression la plus sommaire, la validation renforce la pensée et peut s’avérer valorisante. Mais, elle devient limitante lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’autres éclairages, d’autres formes de recadrage, propres à offrir des perspectives nouvelles, à apporter des nuances et à souligner la complexité et les contradictions de nos cœurs. Toni Morrison apparente le travail émotionnel et intellectuel de recadrage à « un.e ami.e de l’esprit ». Elle écrit dans Beloved : « She is a friend of mind. She gather me, man. The pieces I am, she gather them and give them back to me in all the right order. It’s good, you know when you got a woman who is a friend of your mind. » [8] La question reste ouverte : comment rassembler les morceaux de son être, de son cœur anxieux et de celui des autres? Quelles sont les temporalités de cet acte lorsqu’il s’inscrit dans l’expérience du jardinage? Comment savoir si ces morceaux sont bien remis en ordre? Et surtout, comment se soustraire et résister sans relâche aux injonctions qui rendent nos mondes, nos cœurs et nos jardins toujours plus petits, plus étroits, plus repliés et plus isolés les uns des autres?
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Citations
[1] Rasheedah Phillips, “Planning Time, Timing Space: Dismantling the Master’s Map and Clock,” The Funambulist, p. 45.
[2] Jamaica Kincaid, My Garden (book), New York, Farrar, Straus and Giroux, 1993, p. 166.
[3] Michel-Rolph Trouillot, Haiti, State Against Nation: The Origins and Legacy of Duvalierism, New York, NYU Press, 1990, p. 38
[4] Ruth Wilson Gilmore, Gulag: Prisons, Surplus, Crisis, and Opposition in Globalizing California, 2007, p. 28.
[5] Alice Walker, The World Will Follow Joy: Turning Madness into Flowers (New Poems), New York, The New Press, 2013.
[6] Audre Lorde, The Black Unicorn, New York, Norton, 1978, p. 45.
[7] Kai Cheng Thom, I Hope We Choose Love: A Trans Girl’s Notes from the End of the World, Vancouver, Arsenal Pulp, 2019, p. 33.
[8] Toni Morrison, Beloved, New York, Knopf, 1987.
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Works cited
Gilmore, Ruth W. Golden Gulag: Prisons, Surplus, Crisis, and Opposition in Globalizing California, 2007.
Kincaid, Jamaica. My Garden (book), New York, Farrar, Straus and Giroux, 1993.
Lorde, Audre. The Black Unicorn, New York, Norton, 1978.
Morrison, Toni. Beloved, New York, Knopf, 1987.
Phillips, Rasheedah. “Planning Time, Timing Space: Dismantling the Master’s Map and Clock,” The Funambulist, issue 18, 2018, p. 44-45.
Thom, Kai Cheng. I Hope We Choose Love: A Trans Girl’s Notes from the End of the World, Vancouver, Arsenal Pulp, 2019.
Trouillot, Michel-Rolph. Haiti, State Against Nation: The Origins and Legacy of Duvalierism, New York, NYU Press, 1990.
Walker, Alice. The World Will Follow Joy: Turning Madness into Flowers (New Poems), New York, The New Press, 2013.
Nathalie Batraville:
Nathalie Batraville est assistante professeur à l'Institut Simone de Beauvoir de l’Université Concordia, où elle se spécialise dans l’enseignement et la recherche théorique noire, féministe, décoloniale et queer, avec une concentration sur l’abolition des prisons et la production culturelle transatlantique noire. Sa recherche examine les politiques sexuelles raciales à la suite du commerce transatlantique des esclaves, par l’analyse de littérature, essais, arts visuels et archives. Ainsi, son travail mets l’emphase sur les structures qui contrecarrent les différences hiérarchiques et qui défient la violence, tant au niveau de celle sanctionnées par l'État, qu’au niveau des relations interpersonnelles.