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Musique par Podington Bear; 'Kitten' and 'Solidarity' from the album, Background
freemusicarchive.org/music/Podington_Bear
Script Audio (traduction française):
Imaginez-vous à la cime d’une montagne, vous regardez les vallons boisés qui aboutissent sur le littoral d’une grande baie invitante. Le vent souffle entre les jeunes bouleaux et épinettes qui bordent les rochers de la région. Vous fixez l’horizon lointain, vous voyez le soleil rougeoyant disparaître derrière les collines vallonnées et se briser sur l’eau en mille éclats scintillants or et orangés. Vous inspirez profondément. Et expirez lentement. Les corbeaux croassent et se rassemblent au loin; la montagne est baignée d’une lumière dorée. Vos sens sont en éveil : l’air frais et salin, le craquement des aiguilles d’épinettes sous vos pieds, la chaleur du soleil couchant sur votre visage. Vous êtes ici, maintenant, au sommet de Crow Hill.
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Bonjour,
Je m’appelle Glenn Gear et je suis né ici, sur la Crow Hill, à Corner Brook, Terre-Neuve. En fait, je ne suis pas né sur la montagne, mais plutôt à l’hôpital Western Memorial, mais vous comprenez l’idée. Cinéaste, animateur et artiste pluridisciplinaire, je suis de descendance inuit et européenne et je viens du Nunatsiavut. Je vis aujourd’hui à Montréal.
Depuis que je suis petit, je passe mon temps sur Crow Hill, qui offre un point de vue imprenable de Corner Brook (Terre-Neuve) et surplombe la magnifique baie des îles, aussi appelée Elmastukwek par les Mi’kmaw de la région. Elle est aujourd’hui mieux connue sous le nom de « Captain James Cook Monument » ou simplement « Cook’s Lookout » – cette nouvelle nomination a suivi l’installation de la statue, il y a environ douze ans.
Quand j’avais environ neuf ou dix ans, Crow Hill, ou les Rockies comme on l’appelait dans les années 1980, était notre point de rencontre à mes amis et moi. Nous nous y retrouvions durant les chaudes journées d’été, quand l’école était terminée et que nous étions libres d’inventer nos propres aventures. Nous parcourions le chemin de terre sinueux jusqu’au belvédère, nous longions la falaise, nous nous faufilions entre les rochers abrupts et escarpés pour trouver un plateau à mi-chemin de la fameuse grotte des chauves-souris. Je n’ai jamais réussi à trouver la grotte des chauves-souris ni à voir de chauves-souris d’ailleurs, mais mes amis m’ont assuré qu’elle était bien là et que les chauves-souris sortaient au crépuscule à la recherche de cheveux dans lesquels elles pourraient s’accrocher. Nous passions notre temps à parcourir les sentiers entre les arbres, parmi les zones marécageuses parsemées de laurier des montagnes d’un rose éclatant. Nous nous tenions sur les plus hauts rochers et nous regardions la baie. Nous pouvions voir quelques voiliers ou les voitures serpenter à travers les collines, montagnes et vallées qui menaient au bord de l’eau. J’imaginais que des gens et des animaux géants dormaient sous la couverture des arbres et qu’ils se déplaçaient doucement quand on ne regardait pas. Et alors que le soleil disparaissait au loin derrière les collines lointaines séparant le ciel et l’eau, le monde semblait s’ouvrir dans des éclats d’orange, de rose et de violet électriques. Le jour faisait place à la nuit pour révéler les premières étoiles qui brillaient dans le crépuscule.
Mes souvenirs de Crow Hill et du capitaine Cook s’entremêlent.
Crow Hill s’élève à 161 mètres (528 pieds) de Crow Gulch et abrite le monument du capitaine James Cook. La colline est prisée par les touristes pour sa vue panoramique sur la baie des îles, d’un côté, et sur l’usine de pâte et papier sur laquelle la ville a été fondée, de l’autre. Le jour comme le soir, nombreux sont ceux qui s’y rendent pour admirer la vue et le coucher du soleil, parcourir les petits sentiers ou se reposer à la seule table de pique-nique qui s’y trouve. À la nuit tombée, les adultes de la région s’y rencontrent pour se divertir.
La statue de Cook fait plus de deux mètres, il est représenté un quadrant à la main. Elle se trouve au milieu d’une plate-forme circulaire, entourée de grosses ardoises et traversée d’une passerelle en bois. Sur la rampe incurvée près de la statue, cinq panneaux d’information exposent des cartes, des photos et des descriptions des voyages de Cook. On insiste surtout sur son rôle dans l’arpentage et la cartographie de l’île de Terre-Neuve. Ce dont on ne parle pas dans cette brève histoire, ce sont les exploits de ses grandes traversées à travers le monde, les affrontements parfois violents entre son équipage et différentes populations autochtones (en particulier celles de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et d’Hawaï). Mais l’omission la plus flagrante est celle de sa mort. Le 14 février 1779, il est tué par des Autochtones hawaïens en colère, après qu’il eut tenté une prise d’otage pour récupérer au nom du roi une chaloupe volée sur l’un de ses navires.
Capitaine Cook est souvent cité pour avoir mis littéralement Terre-Neuve sur la carte. Arrivé sur l’île en 1762, il est le premier à cartographier avec précision le littoral accidenté, le tout sous la bannière de la Royal Navy britannique. Or, pour les Beothuck et Mi’kmaw de l’île, son arrivée annonçait le début des vagues coloniales qui allaient entraîner l’assujettissement, les déplacements et, dans le cas des Beothuck, l’anéantissement complet de leur peuple et de leur culture. Si Cook n’a pas provoqué cet anéantissement à lui seul, en tant qu’icône coloniale du siècle des Lumières, il a ouvert la voie en cartographiant ses rivages, facilitant ainsi l’exploitation, par les explorateurs et les colons qui allaient suivre, des ressources naturelles de ce territoire (déjà occupé).
Aujourd’hui, la présence de Cook ne se limite pas à Crow Hill, on trouve des statues à son effigie partout dans le monde. Il demeure pourtant un personnage controversé tant pour les Autochtones que les non-Autochtones. Les statues officielles comme celles-ci représentent invariablement des hommes blancs et soutiennent activement les idéaux coloniaux, en réécrivant l’histoire à leur image. Trop souvent, les histoires douloureuses de violence et de racisme sont minimisées ou occultées. Les faits déformés et les demi-vérités relèguent les voix marginales comme celles des Noirs, des Autochtones et des gens de couleur au second plan et masquent à jamais la vérité. La controverse suscitée par ces statues et le mouvement pour les déboulonner et les retirer des espaces publics invite à un examen collectif de ces figures historiques et appelle à la nécessité de les placer non pas sur un piédestal, mais dans leur contexte, dans la complexité de l’histoire.
À Crow Hill, je ressens le besoin de décoloniser cet espace. Et tous nos espaces publics.
J’ai besoin, nous avons besoin, de rendre visible, de partager et de célébrer les connaissances territoriales des Autochtones.
Maintenant que je suis adulte, Crow Hill demeure un lieu intime qui me lie à la terre et à l’eau ainsi qu’un espace de réflexion, même si de temps à autre je croise des touristes, des groupes d’adolescents ou le spectre de bronze méprisant de Cook. Je m’y rends chaque fois que je visite mes parents qui habitent à quelque 15 minutes de marche de la statue. J’emprunte la même route de terre, les mêmes sentiers dans la forêt et les boisés. Seulement maintenant, je prends des centaines de photos du coucher de soleil pour en faire des accélérés une fois rentré à la maison. Ou bien je passe la nuit dehors et je campe avec mon matériel photo, je prends une bouchée, un café, puis je pointe mon appareil photo en direction de la Voie lactée, en suivant les constellations scintillantes dans leur lente rotation autour de l’étoile Polaire. Les sons de la forêt, les craquements, les bruissements, le vent qui envahit la nuit jouent avec mon imagination, mais je sais que je suis en sécurité dans ces petits espaces tout en haut de la montagne, ma vieille amie, une géante endormie sous le sol.
C’est mon expérience de cette montagne, de cet endroit magique. Je suis habité par cette terre grâce à mes propres expériences sensorielles, avant les mots, avant les cartes, avant la cartographie ou le capitaine Cook.
En ce moment même, je suis à Montréal et je regarde de l’autre côté de la baie, depuis mon écran d’ordinateur relié aux trois caméras de surveillance placées près de la statue de Cook sur Crow Hill qui relaient les images en direct. Elles sont actualisées toutes les trois secondes, enregistrant les allées et venues des touristes et les jeux d’ombre et de lumière toujours changeants. Je ressens un drôle de mélange de nostalgie, de décalage et de voyeurisme; de ne pas pouvoir rentrer à Terre-Neuve à cause des restrictions de voyage liées à la COVID, et de trouver du réconfort dans ces étranges images de surveillance de la montagne. Et je rêve que pour remplacer la statue du capitaine Cook, la ville de Corner Brook demande à un artiste micmac de la région de créer une sculpture au sommet de Crow Hill. Ce pourrait être un symbole de notre lien à la terre, et non de sa domination ou de sa cartographie. Elle rendrait hommage aux Autochtones qui étaient ici les premiers, et peut-être aux corbeaux qui étaient là avant eux.
Glenn Gear:
Glenn Gear est un cinéaste, animateur, et artiste multidisciplinaire de descendances Inuit (Nunatsiavut) et Terre-Neuvien et il réside actuellement à Montréal. Son travail explore les liens personnels et culturels entre la terre, les humains et les animaux via l’exploration de l'animation, l’utilisation d’archives et de l'artisanat, le tout culminant vers un processus investigateur basé sur la recherche. Ses films et animations ont été présentés dans le cadre de festivals à travers le Canada et dans le monde.