Les récits de réfugiés colombiens prennent vie au nouveau Laboratoire d’écoute active de Concordia

Titulaire d’une chaire de recherche du Canada, Luis Carlos Sotelo Castro lance un espace scénique novateur destiné à l’écoute de témoignages sur des zones de conflit
14 février 2019
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Luis Carlos Sotelo Castro : « Il s’agit de faits réels vécus par de vraies personnes. »

Professeur agrégé au Département de théâtre de l’Université Concordia, Luis Carlos Sotelo Castro change des vies en braquant les projecteurs sur l’acte d’écouter.

Aujourd’hui, ce titulaire de la chaire de recherche du Canada en histoire orale et représentation artistique se prépare à inaugurer le Laboratoire d’écoute active au Centre d’histoire orale et de récits numérisés.

« Ma recherche porte sur les gens qui ont vécu dans des zones de conflits, explique-t-il. Ces personnes ont beaucoup de souvenirs à relater, mais rares sont les endroits où elles peuvent le faire. »

Financé par la Fondation canadienne pour l’innovation (FCI), Le laboratoire d’écoute active se veut à la fois un espace scénique et un lieu d’expérimentation. Les participants peuvent y entendre des témoignages sous la forme d’une représentation artistique d’histoire orale. Ainsi, des faits vécus sont relatés par un interprète pendant que l’auditoire est soumis à trois stades d’immersion conçus pour évoquer l’environnement décrit par le narrateur ou la narratrice.

Quand le Pr Sotelo Castro a amorcé son mandat à la chaire de recherche du Canada en histoire orale et représentation artistique, il a opéré un changement de paradigme en choisissant d’examiner les effets du récit sur l’auditeur, plutôt que sur le narrateur.

« Pour moi, un aspect important de la recherche sur l’histoire orale consiste à trouver des façons d’étudier les gens à qui sont présentés les récits, indique-t-il. Nous avons affaire à des histoires qui peuvent être difficiles à écouter et à croire. »

À cette fin, le Pr Sotelo Castro a recours à la technique de l’interprétation mot à mot avec casque d’écoute. En gros, celle-ci consiste à enregistrer d’abord le témoignage oral d’une personne, puis à le faire entendre à un interprète au moyen d’un casque d’écoute.

« À mesure que l’interprète entend le témoignage, il le récite oralement, comme s’il en faisait la traduction simultanée, poursuit le Pr Sotelo Castro. Les membres de l’auditoire ont ainsi l’impression d’être directement en présence de la personne qui témoigne, mais l’identité de cette dernière est protégée ».

Luis Carlos Sotelo Castro, professeur agrégé au Département de théâtre de l’Université Concordia Luis Carlos Sotelo Castro, professeur agrégé au Département de théâtre de l’Université Concordia.

La réconciliation colombienne

Un des récits présentés est celui d’une étudiante de Concordia originaire de Colombie qui a demandé à garder l’anonymat. Au Laboratoire d’écoute active, l’étudiante est en mesure de s’adresser pour la première fois à un auditoire canadien grâce à la voix d’Ana Maria García Hernández, une psychologue de Bogotá inscrite à la maîtrise en thérapies par les arts à Concordia.

Le père de l’étudiante, un ami du Pr Sotelo Castro, a été assassiné par des guérilléros à La Macarena, une petite ville de Colombie, lorsque sa fille avait 10 ans. En 2002, à l’âge de 15 ans, cette dernière a fui la Colombie pour se réfugier au Canada en compagnie de sa mère et d’autres membres de sa famille. Elle affirme que le partage de son deuil par l’entremise d’une autre voix a été difficile, mais très gratifiant au bout du compte.

« C’était la première fois que je voyais mon histoire dans un miroir », confie-t-elle. Elle compare ce processus de témoignage par procuration à un genre d’exorcisme. « L’expérience se déroulait à l’extérieur de moi. Ça ne m’atteignait plus au fond de mon être comme avant. C’est un soulagement en quelque sorte, je crois. »

Au dire de Mme García Hernández, dont on a sollicité la participation au projet à titre d’auditrice active, l’expérience de livrer un témoignage par interprétation mot à mot avec casque d’écoute a été à la fois touchante et angoissante. Elle devait pour ce faire traduire en simultané, de l’espagnol à l’anglais, les propos qu’elle entendait.

Cette démarche lui a permis de s’imprégner du récit d’une façon qu’elle n’avait pas cru possible au départ.

« Vous incarnez la personne, illustre-t-elle. Vous prêtez votre corps à un autre être humain pour entendre non seulement avec vos oreilles, mais avec votre corps tout entier – peu importe ce que vous dit cette personne. C’est une expérience totalement hors du commun. » Ana Maria García Hernández assumera également un rôle de soutien à l’auditoire après la présentation et assistera au lancement du laboratoire le 15 février.

Un dialogue interdisciplinaire grâce à une meilleure écoute

Pour Luis Carlos Sotelo Castro, innover signifie réunir des professionnels de différents horizons dans l’atteinte d’un but commun.

« Il peut s’agir de spécialistes de l’industrie minière, de la psychologie, du droit et du théâtre. Nous devons réfléchir ensemble aux problèmes que soulèvent les histoires – aux interrogations, et à la façon d’en parler. »

Bien que le laboratoire repose sur la prestation scénique, son principal objectif n’est pas d’étudier les interprètes, mais plutôt les membres de l’auditoire, et de les aider à comprendre comment écouter. Selon le Pr Sotelo Castro, nous avons des cadres qui guident notre écoute et notre compréhension, par exemple nos souvenirs et ce que nous apprenons par les médias. Le laboratoire entend concevoir des ateliers et des exercices pour aider les gens à prendre conscience de leur style d’écoute et leur apprendre à mieux écouter.

Voyant un lien entre les travaux nouvellement amorcés de la commission sur la vérité en Colombie et l’actuel dialogue avec les peuples autochtones au Canada, Luis Carlos Sotelo Castro espère engager directement la participation des communautés des Premières Nations dans le processus d’accueil des Colombiens et d’autres réfugiés. L’idée est d’amener ces réfugiés à entendre, eux aussi, l’histoire des peuples des Premières Nations du Canada, et que ces deux groupes deviennent mutuellement conscients de leur passé douloureux.

Il souhaite en outre que le laboratoire s’épanouisse en tant qu’espace commun où artistes et universitaires nourrissant un intérêt pour l’histoire orale pourront utiliser les installations et proposer des projets.

« Je veux susciter un échange de façons d’écouter dans divers contextes. Ainsi, les différentes pratiques s’enrichiront entre elles. Ensemble, nous pouvons élaborer des stratégies innovantes pour sensibiliser divers publics à des enjeux d’intérêt commun. »



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