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Kandis Friesen

Where you have not first of all to uproot a whole forest

8 septembre – 20 novembre, 2026

À propos de l'exposition

Where you have not first of all to uproot a whole forest rassemble les œuvres récentes de Friesen en vidéo, en photographie et en sculpture sur bois. L’exposition se déploie à travers une série de greffes qui font résonner, dans le présent, des histoires artistiques, architecturales et politiques déplacées du Kazakhstan soviétique. Elle émerge de Karaganda, Karaganda, un projet de recherche situationnel ancré dans la lente dissolution du Karlag, un immense ancien goulag soviétique situé à Karaganda, au Kazakhstan. Ancrées dans la conception émergente du « monumental dispersé », les œuvres retracent des formes de mémoire historique délocalisée à travers des archives non officielles, des récits oraux et des micromusées autogérés ; à travers les circulations du charbon, du chant et du terrain instable ; à travers le territoire, l’architecture et le son. Allant des répressions de l’époque stalinienne au modernisme soviétique d’après-guerre, Friesen aborde les histoires d’exil, d’incarcération et de déplacement dans l’ancienne région du goulag du Karlag, à Karaganda, ainsi qu’à Almaty, l’ancienne capitale du Kazakhstan.

Le goulag du Karlag — l’un des plus vastes du système soviétique, ayant détenu plus d’un million de prisonnier.ères entre 1931 et 1959 sur un territoire d’une superficie comparable à celle de la France — constitue le cœur de cette recherche. Presque tout ce qui se trouve dans la région de Karaganda a été construit par les prisonnier.ères du Karlag : canaux, routes, barrages, réservoirs, voies ferrées, terres agricoles, vergers, forêts, bâtiments, mines et usines de transformation ; le tout réalisé par des travailleur.ses forcé.es dans des conditions brutales. L’histoire de l’art de la région est intrinsèquement une histoire d’exil, étant donné que les premier.ères artistes — peintres, musicien.nes, poètes, membres dissident.es du Parti — sont arrivé.es dans les années 1930 en tant que prisonnier.ères exilé.es de différentes régions de l’Union soviétique et du Kazakhstan soviétique. Les artistes exilé.es au Karlag ont continué à pratiquer leur art, produisant des dessins clandestins à l’aide de morceaux de charbon, d’insectes et de sang animal, tout en s’intégrant aux départements culturels officiels du goulag. Iels composaient de la musique et jouaient dans des pièces de théâtre, fabriquaient des bannières et des accessoires pour les célébrations officielles, et réalisaient des peintures, des œuvres en sgraffite, des sculptures, des monuments et des reliefs, tant dans le goulag que dans l’ensemble de la ville de Karaganda. Lorsque le Karlag ferma en 1959, un grand nombre de personnes exilées et incarcérées y restèrent, greffant leur vie sur l’infrastructure délabrée du camp qui les avait autrefois emprisonnées.

Cet ensemble d’œuvres se compose de nouveaux assemblages, élaborés à partir des grammaires déplacées et de l’atténuation continue auxquelles ces histoires sont soumises — en particulier les récits étouffés du goulag — et cherche à habiter les impossibilités d’une adresse directe ainsi que les possibilités différées de justice et de réconciliation.

ABTTP, 2026, Panneaux sculptés en bois de cerisier eurasien, carreaux de mosaïque récupérés sur la mosaïque datant des années 1960 de l’époque soviétique intitulée « L’art appartient au peuple » (auteur inconnu), située sur l’avenue Nurken Abdirov à Karaganda, au Kazakhstan ; dimensions de l’installation variables. Vue de l’exposition, Landscapes of Unrest, Bita Bell, Kandis Friesen, Jeanna Kolesova, Olia Sosnovskaya, sous le commissariat de Barbara Mahlknecht, Kunstpavillon 2026. Photo avec l’aimable autorisation de l’artiste.

ABTTP se compose de soixante panneaux sculptés — un pour chacune des tuiles tombées que j’ai recueillies au fil de plusieurs années sur un petit toit du centre de Karaganda, au Kazakhstan. Réalisée sous forme de reliefs subtils, cette série est une œuvre de transposition : une nouvelle composition pour les éléments déplacés d’une œuvre monumentale d’un auteur inconnu. Elle constitue à la fois une nouvelle représentation de la mosaïque originale et un processus visant à mettre en images le déplacement et la désintégration des histoires de l’art du goulag de Karlag.

Les panneaux reproduisent les contours des carreaux tombés de l’œuvre « L’art appartient au peuple » (vers les années 1960), une mosaïque moderniste soviétique réalisée par un artiste inconnu et installée sur la façade d’un immeuble d’habitation du centre de Karaganda. Contrairement à d’autres œuvres publiques soviétiques monumentales de la ville, cette mosaïque est résolument loin d'être épique dans sa forme. Réalisée à partir de matériaux peu coûteux, elle représente des tisserand.es, des danseur.seus, des musicien.nes et un oiseau-soleil dans un style qui ne se conforme que vaguement au style officiel du réalisme socialiste. Le titre provient d’une rare utilisation de texte dans l’œuvre — une citation tirée d’une des premières entrevues de Lénine avec la socialiste allemande Clara Zetkin : « L’art appartient au peuple. » D’auteur inconnu, la mosaïque a été laissée à l’abandon.

Conçue comme une sorte de partition visuelle abstraite, l’œuvre ABTTP s’inscrit dans le contexte architectural de la mosaïque. Sculpés à partir de bois de cerisier, les panneaux évoquent l’un des centaines de milliers d’arbres plantés par les travailleur.ses forcé.es du goulag à travers la steppe herbeuse de la région de Karaganda, qui a subi d’énormes changements climatiques et écosystémiques en raison des activités agricoles et minières du goulag. De nombreuses histoires locales liées au goulag se perpétuent à travers des récits oraux et des greffes provisoires, circulant sous des formes discrètes et dispersées qui vont au-delà de celles consignées au musée officiel de Karlag. i

i Une grande partie de ce que nous savons sur ces artistes provient des travaux des historiennes de l’art Guldana Safarova et Larissa Pletnikova, entre autres. Parmi les artistes qu’elles ont étudiés, j’ai découvert Pavel Friesen, un cousin éloigné originaire du même village que mon grand-père, près de Molochansk, en Ukraine.

Image tirée de l'installation vidéo monocanal Dolinka Shyoti (Partition pour abaque I) (2026)

J’ai réalisé Dolinka Shyoti (Partition pour boulier I) sur l’ancien territoire du goulag de Karlag, à Dolinka et dans ses environs, au centre du Kazakhstan. Dans cette œuvre, Irena — caissière à l’épicerie du village de Dolinka et descendante de déportés du goulag — interprète une partition mathématique sur un boulier, composée de statistiques tirées du musée de Karlag situé à proximité. Ouvert en 2011 dans l’ancien bâtiment administratif du goulag, le musée se trouve au sein d’un complexe impérialiste stalinien dont les structures environnantes ont été reconverties en résidences, en magasins, en ateliers et en prisons contemporaines. La partition est composée de statistiques disparates, notamment le nombre de membres de chaque groupe ethnique exilé; les hectares de terre cultivés par les détenus; les kilogrammes de chou, de tournesols et de tabac produits la première année; le nombre de groupes musicaux et de chorales formés par les prisonniers; la quantité de bétail que les autorités du camp ont confisquée aux communautés nomades kazakhes au cours du processus de sédentarisation forcée, une politique qui a entraîné l’Asharshylyk — la famine qui a décimé la population kazakhe entre 1930 et 1933, et qui aurait coûté la vie à près de la moitié de la population.

Dans le salon d’une voisine, Irena effectue cette série d’opérations d’addition abstraites sur son boulier hérité, cet instrument de calcul traditionnel qu’elle a utilisé comme caissière pendant vingt-cinq ans. Le léger cliquetis des perles de bois et son comptage murmuré produisent un flux régulier mais fluctuant : un calendrier ou une horloge oscillante pour un comptage abstrait, accordé à l’impossibilité de toute réconciliation ou de toute réparation. Je réfléchis au rôle essentiel des statistiques dans la documentation des actes de génocide et de violence d’État, ainsi qu’à ce qui ne peut être appréhendé par les chiffres eux-mêmes, surtout lorsque cette violence se poursuit dans le cadre de génocides, de guerres et d’occupations qui se déroulent à chaque instant de chaque jour.

Photograph From The Personal Archive of Saule Bultrikova2023, digital photograph by the artist

En 2023, j'ai rendu visite à Saule Bultrikova dans son atelier privé, situé à la lisière des montagnes d'Almaty, l'ancienne capitale du Kazakhstan, où elle m'a fait découvrir ses archives personnelles. Première femme architecte à avoir exercé au Kazakhstan soviétique, Bultrikova a laissé une œuvre extraordinaire qui couvre la conception architecturale, les reliefs en béton et en plâtre pour intérieurs, le sgraffite, les textiles, les collages, la peinture et le dessin. Toute son œuvre architecturale ayant été détruite, seule subsistent aujourd’hui des photographies ainsi que ses archives personnelles composées de maquettes et de dessins. Pourtant, les archives de Bultrikova sont fragiles, et lors de notre visite, elle a exprimé son incertitude quant à l'endroit où son œuvre serait archivée et conservée.

Agrandie et présentée ici, cette photographie montre un détail de sa maquette pour Kumyskhana, un café spécialisé dans la cuisine et les boissons kazakhes qui se trouvait autrefois au centre-ville d’Almaty. Le relief intérieur de Kumyskhana est une œuvre abstraite et décorative, mais il intègre néanmoins des symboles traditionnels et du langage visuel des tribus kazakhes. L’œuvre devient donc une subversion déguisée de la politique culturelle soviétique, qui restreignait l’imagerie ethnique et spirituelle et imposait le réalisme socialiste comme seule forme admissible de production artistique. ii

La bannière extérieure installée dans la cour de la FOFA restera exposée, grâce à Art public Concordia, jusqu'en novembre 2026.

ii J’ai découvert le travail de Bultrikova grâce à Dennis Keen, qui documente depuis plus de quinze ans les œuvres monumentales modernistes de l’époque soviétique à Almaty et dans la région environnante. Le projet de Keen, intitulé Monumental Almaty, fait partie intégrante du mouvement en faveur de la préservation et de la restauration de ces œuvres : www.monumentalalmaty.com

Biographie

Kandis Friesen travaille avec le monumental en voie de désintégration et de dispersion. Dans sa pratique, elle recourt souvent à des techniques de greffe et de « re-publication » (rendre quelque chose public à nouveau), créant des œuvres qui amplifient les histoires propres à un lieu ainsi que les structures qui les portent et les transmettent. Ses travaux récents utilisent l’histoire comme matériau central, construisant des structures provisoires qui évoquent la résonance historique, le repositionnement et la dégradation. Ses œuvres ont été exposées et projetées au Kunstpavillon (Innsbruck), à la Galerie im Turm (Berlin), au Musée national des Beaux-Arts d’Odessa (Odessa), à la Biennale d’art dans l’espace public CAFKA (Waterloo), au Plug In ICA (Winnipeg), à la FIFA (Montréal), au Festival Images (Toronto), au MIX (New York) et au Festival international du film documentaire de Jihlava (Jihlava). Elle est titulaire d'une maîtrise en théorie et pratique de l'art de l'université Northwestern et d'un baccalauréat en arts intermédias de l'université Concordia. Son travail a bénéficié de subventions du CALQ, du Conseil des arts du Canada, dela Fondation Graham, ainsi que d'une bourse 2025-2026 pour l'art et la théorie au Künstler:innenhaus Büchsenhausen. Friesen vit à Berlin et enseigne l'art à l'École d'architecture de Bergen, en Norvège.

Remerciements

La recherche et la réalisation des œuvres présentées dans cette exposition ont bénéficié de subventions accordées par la fondation Graham pour les études avancées en beaux-arts (2025-2026), le Conseil des arts du Canada (2025) et la bourse de voyage WB Bruce pour la recherche artistique de la Fondation Brucebo (2019/2023).

La bannière extérieure est présentée en collaboration avec Art Public Concordia.

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