La cinéaste Junna Chif porte à l’écran des histoires traitant de sexualité, de handicap et de droits fondamentaux
« Je ne crois pas qu’un film puisse changer les lois, mais changer notre perception d’une société? Je pense que c’est un bon début », affirme Junna Chif, B. Bx-arts 2016. | Photo: Michael Wees
À l’âge de 15 ans, Junna Chif, B. Bx-arts 2016, a contacté toutes les sociétés de production répertoriées dans le magazine cinématographique québécois Qui fait quoi, dans l’espoir de trouver un emploi sur un plateau de tournage. Une production de TVA l’a rappelée pour un emploi d’été, ce qui a constitué son premier pas dans l’industrie cinématographique.
« Je n’ai personne dans ma famille, ni parents ni amis, qui travaille dans ce domaine, affirme-t-elle. J’ai vraiment tout fait par moi-même, en partant de zéro. »
Alors qu’elle terminait ses études à l’École de cinéma Mel-Hoppenheim de l’Université Concordia, son court métrage, Mme Liliane, a été sélectionné parmi les dix meilleurs films canadiens du Festival international du film de Toronto en 2016. Elle prépare actuellement la sortie commerciale de son premier long métrage, Invisibles.
Ce drame de fiction suit Elizabeth (Nadia Essadiqi), une travailleuse du sexe montréalaise qui commence à exercer auprès de clients en situation de handicap, pour finalement être confrontée à ses propres préjugés sur l’intimité, l’autonomie et la visibilité.
Le film a d’abord été présenté au Black Nights Film Festival en Estonie avant sa première canadienne au festival CINEMANIA à Montréal, où il a remporté les prix du meilleur film québécois et de la meilleure réalisation. Il sortira dans les salles québécoises le 13 mars prochain.
« J’avais tort à bien des égards »
Junna Chif a consacré sept ans à l’élaboration d’Invisibles, menant ce qu’elle décrit comme une recherche quasi documentaire : elle a effectué de nombreuses lectures, interviewé des travailleuses du sexe et des personnes handicapées à Montréal, et s’est rendue en France afin de suivre une formation d’assistante sexuelle pour personnes en situation de handicap.
Ces recherches ont transformé sa propre perspective. « Au départ, j’avais certains préjugés, car je ne connaissais pas cette réalité, explique-t-elle. Mon point de vue a changé lorsque j’ai commencé à rencontrer des personnes et à discuter avec elles. Je me suis rendu compte que j’avais tort à bien des égards. »
Le résultat est un film qui refuse de présenter ses personnages comme des victimes.
Ce drame de fiction suit une travailleuse du sexe montréalaise qui commence à exercer auprès de clients en situation de handicap, pour finalement être confrontée à ses propres préjugés sur l’intimité, l’autonomie et la visibilité.
« On voit déjà beaucoup de travailleuses du sexe exploitées dans les médias, poursuit la cinéaste. Or, j’ai rencontré des femmes fortes qui veulent faire ce métier. Et on dépeint toujours les personnes handicapées comme ayant besoin d’aide, mais ce sont des gens comme les autres. »
Les scènes intimes du film ont été élaborées dans une perspective féministe et entièrement chorégraphiées selon un protocole de consentement. Une consultante spécialisée en travail du sexe était présente sur le plateau tout au long de la production.
Perceptions changeantes
Junna Chif estime que son passage à Concordia lui a permis d’acquérir une compétence essentielle : savoir recevoir des commentaires. « Lorsque je reçois des commentaires, je ne réponds pas. Je me contente d’écouter, affirme-t-elle. C’est un excellent moyen d’en apprendre plus sur son travail. »
Le chemin qui l’a menée à Invisibles est aussi passé directement par Concordia, puisque l’Université a sélectionné son projet pour le programme Talents en vue de Téléfilm Canada, lui ouvrant ainsi la porte au financement qui a rendu le film possible.
Alors qu’Invisibles est sur le point de toucher un public plus large, la réalisatrice espère que le film suscitera des discussions. « Je ne crois pas qu’un film puisse changer les lois, affirme-t-elle, mais changer notre perception d’une société? Je pense que c’est un bon début. »
Junna Chif se tourne déjà vers l’avenir et se consacre à un nouveau projet en cours d’élaboration – qui traite d’une grand-mère et de sa petite-fille aux prises avec la mort et le fossé générationnel – ainsi qu’à un reportage sur la traite des personnes et un autre sur la violence domestique.
Les étudiantes et étudiants de Concordia ainsi que les membres du grand public sont invités à assister à une projection spéciale du film Invisibles au Cinéma du Parc, le 16 mars prochain à 18 h 30 (les billets sont au prix de 8 $ pour les personnes étudiantes), suivie d’une séance de questions-réponses avec Junna Chif.