Chaque assiette est porteuse d’histoire
Un bocal de conserves au fond d’un placard de cuisine n’a peut-être rien d’une œuvre d’art. Pourtant, il peut renfermer des décennies d’histoire familiale.
C’est cette idée, entre autres, qui anime l’exposition collective PRATIQUES ALIMENTAIRES, présentée à la Galerie Leonard & Bina Ellen de l’Université Concordia. La nourriture y devient un prisme à travers lequel explorer la culture, l’identité et la communauté, mais aussi les savoirs qui se transmettent de génération en génération.
Commissariée par Zoë Chan (M.A. 2008), puis adaptée pour la Galerie Leonard & Bina Ellen en collaboration avec sa directrice Nicole Burisch (M.A. 2011), l’exposition a été présentée pour la première fois à la Richmond Art Gallery en 2024. Elle réunit les œuvres de 12 artistes aux pratiques diverses, allant de la photographie et de la vidéo à la sculpture, à l’installation, aux médias d’impression et aux arts vivants.
Diplômée en histoire de l’art de Concordia, Zoë Chan s’intéresse depuis des années aux artistes qui abordent les questions d’identité, d’histoire et de diaspora à travers la nourriture.
« La nourriture intéresse tout le monde : après tout, c’est un besoin essentiel, souligne-t-elle. Elle nous amène aussi à voir au-delà des aliments eux-mêmes et à nous interroger sur leur provenance, leurs liens avec la géographie, leur influence sur l’identité et ce qu’ils révèlent sur une communauté. »
Vue de l'exposition « FOODWAYS » . | Photo de Jean-Michael Seminaro
Des histoires au fond de l’assiette
L’exposition présente notamment le travail de l’artiste et commissaire montréalaise Karen Tam (B. Bx-arts 2000). Celle-ci utilise des lanternes inspirées de celles qui décorent les restaurants sino-canadiens et qui s’inspirent en partie du restaurant de sa famille, dans l’est de Montréal.
Quand ses parents ont commencé à envisager de vendre leur commerce, Karen Tam s’est mise à réfléchir à la place qu’occupent les restaurants chinois dans les communautés du pays et à ce qu’ils ont représenté pour des générations de Sino-Canadiens.
Cette histoire se manifeste particulièrement là où on l’attend le moins, souligne Zoë Chan. Durant son enfance en Alberta, elle se souvient d’avoir croisé des restaurants sino-canadiens dans de petites villes un peu partout dans la province. Elle y voit aujourd’hui un lien avec l’histoire des Sino-Canadiens au pays, notamment avec les communautés qui se sont formées autour de la construction du chemin de fer.
L’exposition s’intéresse également aux savoirs plus discrets qui se transmettent dans les cuisines et les foyers familiaux. Pour Mme Chan, ces pratiques du quotidien montrent que les connaissances peuvent se transmettre sans jamais faire l’objet d’un enseignement formel.
« Cuisiner fait appel à la chimie, aux mathématiques, à la créativité et aux habiletés physiques, tandis que les recettes, les techniques et les ingrédients sont porteurs de souvenirs qui se transmettent de génération en génération. »
Au-delà de la table familiale
L’exposition ne se limite toutefois pas aux récits individuels et familiaux. Zoë Chan a justement choisi de présenter le travail de Tania Willard, artiste aux ascendances secwépemc et allochtone, dont la pratique explore les liens avec le territoire, la souveraineté alimentaire autochtone et la réappropriation des savoirs alimentaires fragilisés par la colonisation.
Si les œuvres présentées dans PRATIQUES ALIMENTAIRES s’intéressent souvent à des expériences culturelles ou familiales bien précises, Karen Tam estime que le public peut s’y reconnaître sans nécessairement partager les mêmes origines.
« Certaines œuvres parlent de communautés ou de réalités familiales précises, mais je pense qu’elles permettent au public de prendre un peu de recul et de réfléchir à la façon dont ces expériences peuvent faire écho aux siennes », explique-t-elle.
Pour Zoë Chan, c’est notamment ce qui fait de la nourriture un prisme si riche pour les artistes. Derrière un repas en apparence ordinaire se dessinent des histoires de migration, de famille, de géographie, d’économie, de colonialisme et de communauté.
« Il y a tellement de choses qui entrent en jeu, conclut-elle. Chaque fois qu’on mange quelque chose, tout un ensemble de questions, d’histoires et d’origines émergent et se croisent. »
Apprenez-en plus sur le Département d’histoire de l’art de l’Université Concordia.