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L’étude du Grand Nord médiéval a besoin des perspectives autochtones, selon un chercheur de Concordia

Pour Stephen Yeager, en donnant une importance exagérée aux textes, on prive ce domaine d’une source d’information des plus riches
12 janvier 2021
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« Je table sur le poids institutionnel et les outils éprouvés de mon domaine pour promouvoir la vie intellectuelle autochtone », soutient Stephen Yeager.

L’étude historique du Grand Nord mondial se concentre depuis longtemps sur les sagas du Vinland du 13e siècle. Ces poèmes épiques relatent les premières tentatives de marins nordiques d’explorer et de coloniser la côte est du Canada d’aujourd’hui. Riches de détails et de connaissances, les sagas sous-tendent en grande partie l’érudition au regard de cette époque. Or, elles dressent aussi un portrait fortement unilatéral des peuples autochtones qui vivaient alors dans la région.

Stephen Yeager, professeur agrégé d’études anglaises à la Faculté des arts et des sciences de l’Université Concordia, s’attache à corriger la situation. En tant que médiévaliste, il n’ignore pas les lacunes flagrantes de son domaine en ce qui a trait aux Autochtones d’Amérique du Nord.

Dans un nouvel article publié dans une édition spéciale de la revue English Language Notes, dirigée par Tarren Andrews et Tiffany Beechy, de l’Université du Colorado à Boulder, le Pr Yeager présente un plan en deux volets visant à promouvoir l’autochtonisation des études médiévales.

Le premier élément est la création d’un domaine de recherche baptisé « Le Grand Nord mondial, de 500 à 1500 EC », qui entend privilégier l’information non écrite de cette période. Le second élément avance que les érudits d’aujourd’hui et de demain doivent être au service des communautés autochtones et interagir avec celles-ci plutôt que de prioriser les publications universitaires dans le cadre de leurs objectifs professionnels.

« Il s’agit de repousser l’idée que, en tant qu’allochtone, je peux simplement arriver, lire les sources, publier quelque chose à leur sujet et en tirer une récompense professionnelle, explique-t-il. Tout cela ne résout en rien le problème des structures qui perpétuent le tort. »

Des preuves au-delà des sagas

Le manque de documents écrits a longtemps posé un défi aux chercheuses et chercheurs intéressés par le Grand Nord. Selon Stephen Yeager, la dépendance à ces documents témoigne toutefois d’un problème fondamental.

« Les écrits ne constituent pas les seules preuves du passé, mais l’importance prioritaire que nous leur accordons sous-tend la mentalité colonisatrice, affirme le chercheur. Des domaines comme l’anthropologie, la sociologie et d’autres sciences sociales qui ne se préoccupent pas tant des textes tendent à être écartés des études médiévales, qui se concentrent principalement sur la littérature. Or, nous devons dialoguer davantage avec ces disciplines. »

Pour le Pr Yeager, cette approche exige un engagement approfondi à l’égard des savoirs et des épistémologies autochtones, y compris des traditions orales. Il faut en outre faire le lien avec des domaines comme la paléopathologie, soit l’étude des maladies anciennes, qui peut s’avérer extrêmement utile pour suivre les mouvements de personnes et de marchandises du passé.

 

Un contexte renouvelé

Pour mettre en œuvre ces ambitieux changements, de nouveaux réseaux de chercheuses et chercheurs habités d’un même esprit doivent se former et suivre des protocoles éthiques clairs dans leurs rapports avec les communautés autochtones ainsi que dans l’étude de leurs restes humains. Stephen Yeager souligne que sa collègue Jessica Bardill, professeure adjointe au Département d’études anglaises, défend avec éloquence l’inclusion des communautés autochtones au sein du débat entourant les recherches génétiques menées sur des restes anciens.

Par ailleurs, le Pr Yeager estime qu’il est encore plus fondamental que les érudits, étudiants et artistes autochtones se voient priorisés – et que les universitaires colonisateurs se placent en retrait – lorsqu’il est question de recherches.

« Je table sur le poids institutionnel et les outils éprouvés de mon domaine pour promouvoir la vie intellectuelle autochtone, soutient le chercheur. Il peut s’agir d’être à l’écoute des peuples autochtones pour apprendre de leur sagesse et tenter de l’intégrer à la pratique savante. »

Enfin, cette démarche pourrait revigorer un domaine mis en péril par les efforts continuels et hautement toxiques des suprémacistes blancs de se l’approprier.

« Nombre d’amateurs en quête des origines mythiques de la blanchité s’intéressent aux recherches menées par les médiévalistes, explique Stephen Yeager. Il importe à l’avenir de contextualiser les écrits tels que les sagas du Vinland en vue de saper ces mythes. »

« En parallèle, à titre de membre du corps professoral de Concordia, je sers une communauté qui englobe des étudiantes et étudiants autochtones, et je ne suis pas si éloigné du sujet d’étude en question, géographiquement parlant. Il semble donc important de mettre en lumière ces liens et de promouvoir la recherche d’une manière qui accroît notre compréhension de ceux-ci. »

Lisez l’article cité : « The Global Far North: Planning Indigenization Efforts in Medieval Studies ».

 



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