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Refrains intuitifs

par Kate Bursey

La croissance est inévitable, cyclique, inconfortable et laborieuse, et pourtant elle est au cœur de l’être. Elle crée des rappels physiques et incarnés du fait de devenir soi-même. Elle exige de se plier à de nouvelles formes, de tendre le cou pour se voir depuis une autre perspective, de rencontrer d’anciens conforts et de faire le choix conscient d’avancer vers quelque chose d’incertain, tout en espérant le meilleur. Elle est cyclique, inconfortable et laborieuse, et pourtant chacun·e doit vivre avec l’inconfort du devenir. De plus, il devient de plus en plus complexe de lui ménager de l’espace. Le besoin incessant de produire, rapidement et de manière absolue, invisibilise le travail d’auto-façonnement. Au profit des apparences, nous avons contourné l’esthétique du processus — la beauté des entre-deux et des objets refaits. Je pense au fait d’humidifier et de strier l’argile, où les rainures permettent aux composantes d’adhérer les unes aux autres. Les traces d’une vie vécue, nos savoirs incarnés, sont ce qui nous lie les un·e·s aux autres. Lorsqu’elles sont lissées, nous en venons à des identités fixes et polies, sans rien pour nous maintenir ensemble. Les traces d'une vie vécue sont ce qui nous lie les uns un·e·s autres. Lorsque ces savoirs incarnés sont lissés, il ne nous reste plus qu'une conception des identités comme fixes et polies, sans rien pour nous unir. 

S'appuyer sur des normes et des systèmes imposés pour dicter l'identité plutôt que de s'asseoir et d'écouter les processus incarnés crée rigidité et efface les interactions complexes et fluides à mesure que les identités se développent. Dans « From Interiority to Gender Performatives », la philosophe et théoricienne du genre Judith Butler soutient que l’action catalyse directement l’identité : « De tels actes, gestes, mises en scène, généralement compris, sont performatifs en ce sens que l’essence ou l’identité qu’ils prétendent autrement exprimer sont des fabrications produites et maintenues à travers des signes corporels. » i Ici, Butler, en mettant en lumière ce processus, révèle la vitalité d’une performance constante pour créer l’identité comme quelque chose à refaire, à redire, à ressentir de nouveau à chaque action. 

Les œuvres de Renée Edmona Mathews, PROXY (2025), de Gabrielle Larouche, Déraciné (Uprooted) (2025), et de Jacs Repei, Blanket of Inaccessibility (2024), s’appuient sur l’intuition et le savoir incarné. Iels transmutent la matière en un corps à travers lequel l’identité est performée et négociée. La rencontre avec ces œuvres concentre une énergie amorphe. Chaque artiste mobilise les aspects charnels et faillibles du vivant, l’imperfection de la performance. Iels questionnent, étirent, pincent, réorientent et respirent à travers l’inconfort. Ces œuvres ne sont pas définitives, mais plutôt des lieux de rencontre et de connexion qui embrassent le processus et la lente croissance. Ce ne sont pas des corps à lire, mais à ressentir. 

Vue d'une vitrine exposant quatre dessins au graphite sur bois représentant des créatures ressemblant à des arbres Gabrielle Larouche. Déraciné (Uprooted), crayon de couleur de bois sur planches de MDF, série de gauche à droite : Ma Tête, 2024, 11” x 24”; En l’absence des arbres, 2024, 18” x 24”; Enraciné, 2024, 9” x 24”; Mon Ventre, 2024, 18” x 24”;
Ruminant doucement, la figure réapparaissante de Déraciné dans l’œuvre de Gabrielle Larouche reflète le processus méditatif de l’artiste.

Aussi naturellement que le passage de l’inspiration à l’expiration, ces silhouettes, esquissées au crayon sur du MDF et sculptées, tournent à un rythme doux. Leurs silhouettes longues et élancées sont censées imiter les arbres qui se rassemblent et surplombent leur environnement. ii Leurs têtes s’inclinent tandis que leurs formes ondulent, révélant des ventres lumineux et saillants et des visages sans expression, rassemblés comme une forêt. Larouche équilibre anxiété et auto-apaisement dans ces œuvres. Un ombrage profond confère à ces figures une présence hantée, oscillant entre appréhension et sérénité, en équilibre sur le fil du rasoir. La sculpture molle crée un espace propice à la pause et à la réflexion. Avec son corps soyeux, Déraciné, debout, bien que solennel, procure un sentiment tangible de réconfort, comme un aîné penchant son cou pour apaiser un enfant. Le travail de Larouche attire l’attention sur le corps; ses sensations et ses savoirs. Bien que ces formes semblent autonomes, elles offrent une respiration et un arrêt. La série s’appuie fortement sur le savoir somatique de l’artiste, ses relations à sa santé mentale et à son environnement. iii Larouche priorise explicitement le processus et, surtout, sa dimension émotionnelle. Ce tempo physique et émotionnel, associé à la qualité texturale apparente du tissu brut et du crayon de couleur, permet de se situer dans ce processus. Il exprime le cycle du passage d'un état émotionnel à un autre, entre devenir et défaire. Chaque vignette feutrée offre un aperçu discret d’un processus émotionnel : un regard non filtré sur le corps de Larouche et son paysage affectif changeant. 

Une installation composée de deux feuilles de papier rétroéclairées et d'un socle blanc devant lequel se trouve un tas de fibres ébouriffées. Renée Edmona Mathews, PROXY, 2025, papier akebono, 24" x 30" chaque feuille
Détail d'une feuille de papier japonais présentant de nombreuses fibres à la surface. Renée Edmona Mathews, PROXY, 2025, papier akebono, 24" x 30" chaque feuille

Là où Larouche explore les états émotionnels à travers la construction de formes cycliques, Mathews aborde l’image du processus par la répétition, trouvant un équilibre entre déconstruction et génération. Les deux papiers Akebono qui composent PROXY englobent les sens ; les nuances variées rendent l’air visible, comme un brouillard épais. L’espace autour d’eux agit comme un cadre opaque, obstruant l’histoire de la manière dont l’un est devenu plus vide que l’autre. Le petit amas d’inclusions détachées suggère le processus laborieux de la fabrication artistique. 

Dans PROXY, Mathews explore les comportements répétitifs centrés sur le corps (CRCC) et leur potentiel impact sur le corps en travaillant le papier Akebono. iv La ressemblance des fibres épaisses avec la peau et les cheveux a activé ses propres CRCC et suscité le désir de « retirer » les inclusions du papier, créant ainsi un « substitut » corporel externe. v Guidée par l’intuition, Mathews fige le temps et se délecte du processus — une image à la fois créée et défaite, vivant dans l’entre-deux. La feuille finale, après prélèvement, est sereine : une surface claire et fragile. À mesure que le temps et la lumière la traversent, les quelques inclusions restantes deviennent plus apparentes, contrastant avec les nombreuses inclusions de la feuille intacte à ses côtés. Dans PROXY, la relation entre le pouvoir du corps et les CRCC demeure dans une impasse. Lors de la création de l'œuvre, Mathews a dû laisser certaines inclusions intactes afin de préserver l'intégrité globale de la feuille. Ici, le processus de création artistique est une négociation avec un CRCC. L'intention consciente et la compulsion travaillent en tandem, proposant un corps suspendu entre déconstruction et assemblage. Sans nécessairement proposer une relation générative, Mathew interroge ces comportements et en expose les fils.

Plutôt que de définir une issue unique, l’œuvre offre généreusement un espace pour gérer et travailler avec des comportements potentiellement destructeurs.
Une pièce rectangulaire composée de nombreux morceaux de papier sablé noir agrafés ensemble. Jacs Repei, Blanket of Inaccessibility 2024, papier sablé, agrafes et fil métallique, 5' x 4'

De manière similaire, Blanket of Inaccessibility de Repei s’attarde aux aspects inconfortables, voire douloureux, du devenir — d’une identité constamment en négociation. L’œuvre semble expansive ; des agrafes, des interstices et des coutures ponctuent des formes géométriques froissées de papier abrasif noir, et, une fois installée, les ombres de chaque segment en approfondissent l’apparence. Les coutures dentelées traversent les brèches du matériau. Les agrafes disjointes laissent passer la lumière à travers les interstices, soulignant ainsi sa nature fragmentée. Comme Mathew et Larouche, Repei laisse l’intuition guider le processus. Attiré·e par le papier sablé pour son caractère abrasif et son lien avec le travail manuel, ce matériau constitue la base à partir de laquelle iel négocie sa relation à l’histoire de la butchness, une expression de la masculinité queer et du jeu de genre qui, historiquement, est fortement associée aux métiers de la classe ouvrière. vi Iel engage littéralement ce processus à mains nues. En déchirant, froissant, contorsionnant et écrasant le matériau, l’artiste tente de transformer le papier abrasif en objet de « confort », sans succès. La tension entre l’abrasivité persistante du matériau et les efforts de l’artiste pour la dépasser fait écho à son expérience du handicap, qui l’empêche de travailler dans les métiers et d’accéder à une voie d’affirmation de soi dans sa butchness. vii L’œuvre aborde également la butchness comme une identité gagnée, jamais donnée. Agrafée et cousue, elle exige inconfort, travail et action, et possède ainsi une vitalité propre. Un aspect fondamental de la relation de l’artiste à la butchness repose sur l’idée de « désapprendre le faux » et de « mettre du travail dans ce qui fait du bien ». viii Le travail de Repei envisage l’identité comme une forme de labeur — exigeant, mais porteur. Comme chez Mathews et Larouche, iel équilibre positif et négatif, trouvant du réconfort dans un processus inconfortable dans l’espoir de se rapprocher davantage de soi.

Iel rend visible et crée un espace pour le travail de fabrication identitaire, en particulier pour les identités qui nécessitent lutte et persévérance.
Sculpture représentant une silhouette ressemblant à une allumette brûlée et triste, dans des tons gris, bleus et jaunes. Gabrielle Larouche, Déraciné, 2025, tissus recyclés, rembourrage en mousse, bois, fil de fer et peinture acrylique, approx. 27" x 76" x 10"

Devenir est rarement linéaire et fonctionne souvent par cycles, comme un refrain qui revient dans une chanson inconnue. Il exige intuition et confiance. Ces trois œuvres, bien qu’abordant des sujets distincts, utilisent la création artistique pour prolonger un moment glissant où l’on s’approche de l’inconfort, souvent perdu dans la mémoire ou refoulé au profit du résultat. Le processus est malléable et personnel ; ses formes variées s’expriment dans ces œuvres et constituent, ce faisant, des affirmations discrètes mais puissantes de soi et d’auto-façonnement. Le travail de Larouche propose une méditation sur les états émotionnels, ruminant et changeant au sein de Déraciné. Mathews extériorise un processus profondément incarné et personnel, explorant ce que signifie suspendre déconstruction et génération dans un même instant. Repei, quant à ellui, affronte ce que signifie vivre aux côtés de l’inconfort et du travail émotionnel et physique constant qu’il implique. Chaque œuvre s’attache à un état du vivant, en cours et inachevé. Exposer le processus est un geste vulnérable ; ces œuvres sont des fragments de conversations, de relations, de luttes et de processus toujours en devenir. Elles constituent une base généreuse pour de futures explorations

[i]   Judith Butler, « From Interiority to Gender Performatives, » dans Camp: Queer Aesthetics and the Performing Subject: A Reader ed. Fabio Cleto, (Presse de l’Université de Michigan, 1999). 23. 

[ii] Gabrielle Laroche, discussion avec l’auteur·trice, Montréal, Canada, octobre 2025. 

[iii] Ibid.

[iv] Les CRCC sont un ensemble de comportements compulsifs, tels que se gratter la peau ou se ronger les ongles, qui causent des dommages au corps.

[v] Renée Edmona Mathews, discussion avec l’auteur·trice, Montréal, Canada, octobre 2025.

[vi] Jacs Repei, discussion avec l’auteur·trice, Montréal, Canada, octobre 2025. 

[vii] Ibid.

[viii] Ibid.

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