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Le rituel comme/est guérison : le langage somatique des corps liminaux

par Emitees Tajdari

Suite à une rupture, un rite d’incarnation émerge. La blessure en voie de cicatrisation devient un seuil où l’acte de réparation se négocie lui-même. Nous sommes invité·e·s à être témoins des récits personnels de trois artistes : Negar Sahebalzamani, Double Consciousness I & II et Sar-e Sofreh (2025) ; Kelly Halseth, At the Altar of Resentment (2025) ; et Alexia Paz Escobar, Sincretismo Desplazado (2025). Leurs processus créatifs deviennent à la fois des lieux de confrontation intime et des gestes de guérison collective. Chaque pratique traduit l’immatériel en un lexique somatique ; un langage du soin articulé à travers la syntaxe de la réparation. Par le bronze, l’argile ou la couleur, chaque artiste matérialise le deuil, l’épuisement genré et le déplacement comme une méditation sensorielle à travers le rite. 

Tableau représentant cinq personnes en train de dîner autour d'une table ronde ; elles sont entourées d'une toile tissée de fils bleus et jaunes, et un soleil jaune vif les illumine d'en haut Negar Sahebalzamani, Sar-e Sofreh, 2025, huile, acrylique, laine sur toile, 36" x 48"

Dans l’œuvre de Negar Sahebalzamani, des fragments désincarnés du corporel et de l’éthéré sont re-membrés à travers la toile, cherchant à combler des écarts. Son processus est à la fois linguistique et somatique, traduisant mémoire, lieu et soi en forme visuelle. Double Consciousness II représente l’artiste allongée contre sa mère sur un canapé orange profond, la posture droite du parent contrastant avec l’abandon souple de la fille ; des coussins les enveloppent tandis qu’un panache de fumée s’élève à l’arrière-plan. Dans Double Consciousness I, Sahebalzamani se peint elle-même appliquant du maquillage sur sa ligne inférieure de cils devant un miroir ; son reflet, vaguement encadré par un foulard, synchronise ses gestes même lorsque le miroir les reflète. Les formes émergent et se dissolvent dans les couches de pigment, reflétant l’instabilité de la mémoire elle-même. Les traces de peinture superposée évoquent à la fois la tendresse et la fragmentation. De même, Sar-e Sofreh saisit un moment fugace d’une mehmooni, une réunion familiale, où l’artiste est entourée de ses proches à table ; les bords du tableau se brouillent en points de couture qui se prolongent vers notre périphérie. Ses coups de pinceau constituent une syntaxe : des ponts de pigment franchissant la distance liminale entre les mots tus, les vestiges d’appartenance et un retour au corps. Issues de l’expérience personnelle, ses œuvres deviennent des lieux de confrontation privée et de reconnexion collective. 

Sahebalzamani peint dans la multiplicité de la diaspora, où langage et corps sont continuellement sectionnés et suturés ;

Sar-e Sofreh représente notamment un moment de connectivité au sein de la déconnexion continue causée par le déplacement et la migration. Ses œuvres réapproprient des lignées perdues, fracturées par le déplacement, à travers le médium visuel. Ici, les gestes deviennent parole : des actes d’incarnation visuelle qui médiatisent entre le soi et la mémoire collective tout en conservant les résidus de la traduction et du désir. Par le rituel de l’incarnation visuelle, la peinture devient un site de guérison intermédiaire. Elle rassemble les multiples facettes de l’identité de Sahebalzamani tout en abordant le deuil collectif, la distance et le déplacement, reconfigurés en continuité. 

Une sculpture représentant un bus coloré avec de longues jambes blanches et un visage dubitatif dans une chambre noire. Alexia Paz Escobar, Sincretismo Desplazado, 2025, bois, métal, matériaux recyclés, plâtre et laptop. Sculpture: 39” x 20” x 13”.
Gros plan sur un panneau coloré comportant deux fenêtres qui donnent sur une petite vidéo montrant des montagnes et un arbre. Alexia Paz Escobar, Sincretismo Desplazado. Gros plan à travers la fenêtre du bus, sur la vidéo jouée à l'intérieur. Durée de la vidéo : 30 s. Extrait de la chanson « La Caraqueña », interprétée par Nilo Soruco

Sincretismo Desplazado d’Alexia Paz Escobar aborde un deuil similaire lié au déplacement, mais plutôt que de relier les fragments en une cohésion, elle habite l’entre-deux : la fine ligne entre l’humain et le non-humain, entre le présent et le non-présent, tel qu’il se manifeste dans la mythologie et le récit. L’œuvre sculpturale est à la fois organique et synthétique, caractérisée par la combinaison de surfaces modelées à la main et de textures lisses comme liquides. Les membres blancs allongés s’étendent avec une corporéité tendue, tandis que le torse en forme de boîte est peint pour évoquer deux systèmes d’autobus : un côté faisant écho à la STM de Montréal, l’autre au micro bolivien. Un visage liminal, semblable à une lune, regarde de côté, refusant le regard du·de la spectateur·rice. La combinaison de formes géométriques et d’une anatomie étrange rend visible une créature en transit — ni ici, ni là — reconnaissant celles et ceux qui résonnent avec sa liminalité. Ainsi, l’artiste offre une douceur tendre à sa création à travers le processus, la projetant vers l’extérieur. Pourtant, l’œuvre résiste à une temporalité unique. Elle existe simultanément dans le présent, un passé lointain ou un futur spéculatif. Dans cette suspension, la transformation devient guérison.

La liminalité devient un état sacré d’être, un rituel du devenir voilé de soin.

La dualité des textures efface la distance entre le naturel et le synthétique, où le toucher de l’artiste marque une persistance, habitant le seuil entre corps et mythe, sacré et profane, sculptant intentionnellement un réceptacle pour un deuil indicible. S'exprimant ouvertement au sujet de son parcours migratoire au Canada, elle a vécu une reconstruction violente : habiter deux lieux sans appartenir pleinement à aucun. Son processus cherche à exhumer l’endroit où le deuil réside dans le corps et à le traduire en matérialité. La surface étrange agit comme un substitut visuel de ce qui est et de ce qui devrait être, évoquant la séparation spatiale qui structure la vie diasporique. 

Installation composée d'une table de couture ornée, sur laquelle sont posés trois objets en bronze, ainsi que d'une ceinture dont la boucle en bronze est surdimensionnée et d'un soutien-gorge disposé devant Kelly Halseth, At the Altar of Resentment, 2025, bronze, tissu et objets trouvés, 70” x 51” x 31.5”
Table à couture ornée et avec trois objets en bronze posés sur sa surface: un recourbe-cils, une pince à épiler et un rasoir jetable. Kelly Halseth, At the Altar of Resentment, 2025. Gros plan des objets de bronze.
Il arrive cependant que le soin soit exigé plutôt qu’offert.

Les gestes de toilette, d’habillement et de nettoyage révèlent un besoin tacite de tendresse, où les gestes d’entretien de soi peuvent devenir des attentes et un fardeau. Dans ce site de négociation, At the Altar of Resentment de Kelly Halseth situe le soin comme une forme de performance. L’installation présente des outils de toilette surdimensionnés en bronze coulé, un soutien-gorge décoloré porté par l’artiste et une ancienne table à coudre transformée en coiffeuse. Ici, outils et objets deviennent des substituts d’actions : la présentation ritualisée de la féminité, le travail domestique accompli en privé, et l’héritage d’un calme répété encore et encore, jusqu’à se dissoudre en endurance empreinte de ressentiment plutôt qu’en acte radical.

L’usage du bronze par Halseth ancre son exploration de l’écologie du soin. La densité du médium transmet le poids de l’obligation, la tension sous la contrainte émotionnelle et le travail physique. Le bronze existe dans une dualité : lourd et malléable, mais durable. Il fait écho au travail cyclique du soin, matériellement exigeant, corporellement éprouvant et saturé d’épuisement. Le travail accompli par l’artiste est paradoxalement absent et omniprésent — invisible dans son exécution, mais essentiel à l’apparente aisance polie que l’œuvre critique. Les traces de patine et de friction hantent l’objet. Le rituel de Halseth est un rituel de confrontation : s’autoriser à occuper l’espace et exiger du temps pour guérir le corps et l’esprit épuisés. La guérison se manifeste de manière tangible à travers des sacrifices quotidiens et des gestes tus, inscrits dans l’œuvre elle-même : le mouvement répétitif de brosser, épiler, resserrer et attacher que ces outils de bronze surdimensionnés amplifient, ainsi que la tension physique et l’inconfort d’un soutien-gorge déformé porté par l’artiste. 

Peinture d'une jeune femme se maquillant devant un miroir, deux versions d'elle-même : l'une dans un décor calme, vêtue d'un chemisier sans manches et les cheveux détachés, l'autre portant un voile, avec derrière elle une explosion et des avions. Negar Sahebalzamani, Double Consciousness I , 2025, huile sur toile, 36" x 48"

Ensemble, les pratiques de ces artistes forment un continuum de soin à travers le deuil. Chaque artiste négocie les séquelles d'une rupture par un langage commun de gestes matériels : qu’il s’agisse de la réappropriation de fragments de mémoire, de la transformation du déplacement en mythe ou d’une confrontation avec l’endurance genrée. En prêtant une attention soutenue aux expériences matérielles et somatiques issues de la peinture, de l’argile ou du bronze, elles créent un lien tangible avec l’immatériel, lui permettant de prendre forme à travers des rituels et des processus. Lorsque l’expression artistique devient un site de langage et de traduction, nous devons affronter la gravité de l’impact sensoriel de chaque œuvre. Chaque choix devient un conduit entre l’interne et l’externe, rendant émotions et deuil lisibles à travers la matière de surface. Leurs rituels imaginent un corps collectif qui accueille les fractures avec tendresse et nous enseigne comment réparer. 

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