Les chefs d’entreprise ayant subi une catastrophe naturelle tendent à accorder une grande importance à la sécurité en milieu de travail, indique une étude réalisée à l’Université Concordia
Selon une nouvelle étude menée à l’Université Concordia, le fait d’avoir vécu une catastrophe naturelle pendant l’enfance peut, des décennies plus tard, influer sur la manière dont les chefs d’entreprise abordent la sécurité en milieu de travail.
L’étude a révélé que les chefs d’entreprise qui ont vécu des événements comme des tremblements de terre, des inondations ou des ouragans majeurs dans leur jeune âge accordent plus tard une grande importance à la sécurité au travail. Selon les statistiques obligatoires fournies à l’Occupational Safety and Health Administration (OSHA) des États-Unis, les entreprises que ces personnes dirigent signalent moins d’accidents du travail et de maladies professionnelles que les entreprises comparables dirigées par des cadres qui n’ont pas vécu ce type d’événements.
Les résultats sont encore plus frappants pour les entreprises dirigées par de puissants PDG et exerçant leurs activités dans les secteurs faiblement syndiqués et subissant une forte pression financière.
« On entend souvent dire dans les médias et par le commentariat que les chefs d’entreprise ont tendance à être très égocentriques et à faire peu de cas de leurs employés », fait remarquer Michel Magnan, coauteur de l’article et professeur-chercheur distingué au Département de comptabilité de l’École de gestion John-Molson.
« Et peut-être y a-t-il parfois une part de vérité dans cette affirmation. Mais nos recherches montrent que de nombreux chefs d’entreprise considèrent la sécurité en milieu de travail comme un enjeu très important. »
La sécurité au travail revêt une grande importance tant pour les employeurs que pour le personnel, en plus d’avoir de profondes implications sociales et économiques : selon les chiffres de l’OSHA et du National Safety Council des États-Unis, il y a eu en 2023 plus de 2,6 millions d’accidents du travail, qui ont coûté quelque 176 milliards de dollars et entraîné la perte de 103 millions de jours de travail.
« On entend souvent dire que les chefs d’entreprise font peu de cas de leurs employés, mais nos recherches montrent que nombre d’entre eux considèrent la sécurité en milieu de travail comme un enjeu très important », affirme Michel Magnan.
Vers des milieux de travail plus sûrs
Pour réaliser l’étude, l’équipe de recherche a dû passer au crible une quantité considérable de données et procéder à leur mappage, dans le cadre d’une exploration exhaustive des antécédents de plus de 500 dirigeantes et dirigeants d’entreprise.
L’équipe a d’abord répertorié les grandes entreprises américaines inscrites à l’indice S&P 1500 entre 2002 et 2011. Elle a utilisé une base de données recensant les cadres pour trouver les chefs de la direction, puis recueilli des renseignements biographiques non confidentiels sur chacun d’entre eux, généralement à partir de sites Web d’entreprises, d’articles de presse, de registres publics et de bases de données en ligne. Ces données comprenaient l’année et le lieu de naissance ainsi que les comtés où ces personnes vivaient pendant leur enfance (entre 5 et 15 ans).
L’équipe a ensuite croisé ces informations avec une base de données répertoriant les catastrophes naturelles survenues dans ces comtés à l’époque où les dirigeantes et dirigeants étaient très jeunes, ce qui a permis à l’équipe de déterminer qui avait vécu de tels événements.
Les données de l’OSHA ont été utilisées pour examiner les données relatives aux accidents du travail dans les entreprises afin d’obtenir un portrait de la situation en matière de sécurité. Ainsi, on a pu déterminer quelles entreprises étaient dirigées par des personnes ayant été exposées à des catastrophes naturelles à un âge précoce et celles pour lesquelles ce n’est pas le cas.
Après avoir analysé les données, l’équipe de recherche a conclu que les entreprises dirigées par des personnes ayant vécu des catastrophes naturelles pendant leur enfance présentaient un nombre nettement inférieur d’accidents du travail, selon un écart de près de 24 %.
Les résultats étaient solidement étayés et restaient cohérents même après la prise en compte de la taille de l’entreprise, du secteur d’activité, de la pression financière et de la puissance des syndicats, ainsi que de l’autorité du chef d’entreprise sur le lieu de travail, de son sexe et de son âge.
« On pourrait conclure de ces résultats que les chefs d’entreprise moins influents risquent de céder à la pression exercée par leur conseil d’administration et aux arguments selon lesquels une meilleure sécurité sur le lieu de travail entraîne une hausse des coûts et une baisse des profits », avance Michel Magnan.
« Mais si vous êtes un chef d’entreprise influent et que vous croyez fermement que la sécurité au travail est importante et qu’elle crée de la valeur à long terme, vous irez de l’avant malgré tout. Vous disposerez de la latitude nécessaire pour faire bouger les choses. »
Michel Magnan note que le fait d’avoir été confronté à une catastrophe tôt dans sa vie ne fait pas nécessairement d’une personne un meilleur chef d’entreprise. Mais la recherche révèle que les événements vécus dans le passé peuvent influer sur le comportement des dirigeantes et dirigeants. Ce constat pourra être utile aux conseils d’administration, aux investisseurs et aux décideurs politiques qui auront à se pencher sur l’enjeu de la sécurité du personnel, en particulier dans les industries à haut risque.
L’étude a été publiée dans la revue European Financial Management. Elle est cosignée par Yetaotao Qiu (Ph. D. 2020), de l’Université du Manitoba, et Yu Wang, de l’Université de finance et d’économie de Dongbei.
Lisez l’article cité : « Shaped by the Storm: How Do CEOs’ Early-Life Natural Disaster Experiences Influence Workplace Safety? »