Bien avant de retourner à l’université, Marie Eykel était consciente du potentiel thérapeutique de son travail. Dans le rôle de Passe-Partout, elle avait consacré 20 ans à rendre visite à des enfants hospitalisés pour un cancer, une expérience qui l’avait profondément marquée. « Je les faisais rire et je les aidais à sortir de leur désespoir, explique-t-elle, ce qui soulageait aussi les parents. »
Cependant, les émotions suscitées par ces visites la faisaient souvent pleurer. Elle en est venue à considérer la thérapie par l’art dramatique comme un ensemble d’outils dont elle avait besoin, non seulement pour aider d’autres personnes plus efficacement, mais aussi pour prendre soin d’elle-même.
Après avoir obtenu son diplôme, Mme Eykel a commencé à exercer à temps plein en tant que thérapeute par l’art dramatique, d’abord auprès d’enfants victimes d’abus sexuels, puis auprès de mères vulnérables dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal.
Le langage des émotions chez l’enfant
En repensant à ses années passées dans le rôle de Passe-Partout, Marie Eykel est particulièrement fière des liens authentiques qu’elle a tissés avec des enfants de tous horizons : familles francophones, enfants anglophones en immersion française et immigrants nouvellement arrivés qui découvraient la langue et la culture pour la première fois.
À la fin de chaque épisode, elle s’adressait directement à la caméra, nommant des émotions telles que la colère, la tristesse ou la joie en réponse à des expériences quotidiennes. Elle se souvient que chaque enfant avait l’impression qu’elle lui parlait personnellement. Grâce à ces moments, elle donnait aux enfants les mots pour comprendre et exprimer leur vie intérieure.
Des décennies plus tard, les retombées de son travail continuent de porter leurs fruits. « Des adultes aujourd’hui dans la quarantaine ou la cinquantaine me confient à quel point ces conversations les ont aidés à traverser des périodes difficiles, à mieux se comprendre ou à s’intégrer dans la société québécoise », se réjouit-elle, soulignant que plusieurs thèses doctorales ont depuis été consacrées à la génération Passe-Partout.
Le langage a toujours été au cœur des préoccupations de Mme Eykel, non seulement comme moyen de communication, mais aussi comme vecteur de bienveillance et d’inclusion.
En reconnaissance de sa précieuse contribution à la promotion de la langue française et de la culture francophone, Marie Eykel a été nommée Chevalière de l’Ordre de La Pléiade en 2025. Cette distinction internationale récompense les contributions exceptionnelles à la promotion de la langue française et des idéaux de la Francophonie.
C’est avec une profonde gratitude que Mme Eykel se rappelle ses études à Concordia, et plus particulièrement Yehudit Silverman, sa professeure à présent retraitée. « Elle avait le pouvoir de faire ressortir de chacun de nous ce qu’il y avait de plus brillant et de plus vivant, afin que nous puissions l’offrir aux autres, souligne-t-elle. Quelle femme extraordinaire! »
Aujourd’hui, Marie Eykel espère que les jeunes générations tireront deux leçons de son parcours : nourrir leur attachement à leur langue et à leur culture, et ne jamais craindre de changer de direction.
« Tout est possible, à condition de ne pas s’imposer de limites. »