La maternité en période de crise et d’anxiété est une responsabilité qui s’étend à l’ensemble de la société, selon une nouvelle étude de l’Université Concordia
Élever un enfant n’est jamais chose facile. Toutefois, selon une récente étude de l’Université Concordia, les crises telles que le changement climatique, les troubles sociaux, l’effondrement financier et les pandémies imposent aux nouvelles mères et aux femmes enceintes une pression supplémentaire, les obligeant à servir de source de réconfort pour l’ensemble de la société.
Dans un article paru dans le Journal of Gender Studies, les auteures de l’étude affirment que le flot incessant de manchettes anxiogènes alimente ce qu’elles appellent la « responsabilisation maternelle ». Tandis que les gouvernements locaux et nationaux se désengagent de questions structurelles complexes telles que la violence fondée sur le genre, le racisme institutionnel et l’inégalité croissante des revenus, on attend des mères qu’elles compensent ce manque.
Les figures maternelles absorbent les messages véhiculés par le discours politique, les médias sociaux et les spécialistes, qui présentent les choix individuels en matière de parentalité comme des solutions à ces problèmes, selon les chercheuses. Cette superposition des responsabilités fait peser des attentes supplémentaires sur les mères, alors même qu’elles se préoccupent des besoins quotidiens de leurs enfants.
Concrètement, cette situation influe sur les décisions des mères en matière de parentalité, qu’il s’agisse de choisir les bonnes couches, de ne donner que des aliments biologiques à leurs enfants, d’adopter de bonnes habitudes de recyclage ou de mettre en œuvre des pratiques parentales de lutte contre l’oppression.
« Les cadres politiques en place s’alignent sur une approche néolibérale de la gouvernance qui évite d’aborder les questions structurelles », explique Stephanie Paterson, auteure principale et professeure au Département de science politique.
« La responsabilité de ces questions a été transférée aux individus. À plus petite échelle, les mères sont encore généralement considérées comme les principales responsables de la société. »
Du contexte aux attentes, puis à l’action
Les chercheuses ont mené quatre entretiens sur deux ans auprès de 33 nouvelles mères à Montréal et à Toronto, du dernier trimestre de leur grossesse jusqu’à 18 mois après l’accouchement. Toutes les participantes étaient des femmes cisgenres dans des relations hétérosexuelles, mais elles représentaient un large éventail de niveaux d’éducation, de revenus et d’origines nationales. Plus de 40 % d’entre elles s’identifiaient comme membres de communautés racisées.
Les auteures ont posé des questions ouvertes aux participantes sur leur transition vers la maternité. Les sujets abordés comprenaient notamment ce que la maternité signifiait pour elles, quand et comment elles avaient décidé de devenir mères, et ce que représentait pour elles le fait d’être mère d’un garçon ou d’une fille.
« Ces entretiens ont été réalisés entre 2016 et 2018, soit à peu près à l’époque du procès de Jian Ghomeshi, des émeutes de Ferguson dans le Missouri, des allégations d’abus policiers contre des femmes autochtones à Val-d’Or et de la Commission de vérité et réconciliation – autant d’événements majeurs qui transparaissaient dans les récits des mères. Cependant, tout ne se résumait pas au contexte puisque chaque mère nous expliquait sa réaction face à ces événements. »
Pour de nombreuses mères, leur rôle semblait s’être élargi au-delà des soins prodigués à leurs enfants pour inclure leur éducation et leur protection contre les dangers liés à l’injustice sociale et au changement climatique. Le fait d’être une « bonne mère » était désormais indissociable de la lutte contre les travers de la société. Ce concept influait sur leurs choix, comme celui d’éviter les voyages en avion, de suivre un régime alimentaire végétarien, de résister aux normes de genre et de sensibiliser activement leurs enfants à la diversité.
« Comme beaucoup d’entre nous, les mères vivent dans un état d’insécurité permanent en raison des messages de crise quasi constants », explique Shannon Hebblethwaite, co-auteure de l’étude et professeure au Département des sciences humaines appliquées.
« En plus des pressions liées à la maternité, les mères doivent également faire face aux attentes générationnelles qui consistent à élever leurs enfants de manière à lutter contre les injustices sociales et environnementales que les gouvernements n’ont pas su ou voulu combattre. »
Les auteures soulignent que le fait d’attribuer aux mères l’autorité morale pour mener divers mouvements sociaux n’est pas un phénomène nouveau. Cependant, elles estiment que les familles méritent davantage d’attention en période de crise perçue.
« Lorsque nous recherchons des solutions, nous devons nous demander qui accomplit le travail, conclut Stephanie Paterson. L’offre d’un soutien plus important et de meilleure qualité ne peut que réduire la charge mentale qui pèse sur les mères. »
Lindsay Larios, de l’Université du Manitoba, ainsi que Dawn Trussell, Jennifer Mooradian et Lisa Petty, de l’Université Brock, ont contribué à la recherche.
L’étude a reçu l’appui financier du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.
Lisez l’article cité : « Maternal responsibilization in times of crisis: transition to motherhood and collective anxiety in Canada ».