Pourquoi certains lacs continuent-ils d’être touchés par des proliférations d’algues nuisibles, même après une réduction de la pollution au phosphore?
Une partie de la solution se trouve sous la surface. Selon une nouvelle étude menée à l’Université Concordia, un processus chimique jusque-là peu étudié contribuerait à piéger le phosphore dans les sédiments lacustres, l’empêchant ainsi de retourner dans l’eau où il favorise la croissance excessive des plantes aquatiques et des algues.
Publiée dans la revue Scientific Reports, l’étude montre que la mackinawite, un minéral à base de sulfure de fer qui se forme dans les sédiments appauvris en oxygène, peut retenir le phosphore dans des conditions où d’autres minéraux piégeurs deviennent instables.
Cette découverte ajoute une pièce importante au casse-tête que constitue le déplacement des nutriments dans les écosystèmes d’eau douce, et pourrait améliorer les modèles utilisés pour prévoir le rétablissement des lacs touchés par la pollution.
« Les sédiments jouent un rôle central dans le contrôle de la qualité de l’eau qui les recouvre », explique Milad Ezzati, doctorant au Département de chimie et de biochimie de Concordia et auteur principal de l’étude.
« Ils renferment de grandes quantités de minéraux, de nutriments et de matière organique, dont une partie peut retourner dans les eaux sus-jacentes. Même de faibles variations environnementales peuvent entraîner le rejet de nutriments qui ont un effet direct sur la qualité de l’eau. »
Une source cachée de phosphore
Le phosphore est un nutriment essentiel à la vie aquatique, qu’il s’agisse d’algues microscopiques ou de poissons. Toutefois, lorsqu’il est présent en trop grande quantité, il peut déséquilibrer les écosystèmes d’eau douce et provoquer l’eutrophisation, un phénomène caractérisé par une prolifération excessive d’algues et, dans certains cas, des éclosions nocives de cyanobactéries comme celles observées dans plusieurs lacs du sud du Québec durant l’été.
Les sédiments lacustres peuvent contribuer à limiter ce phénomène en emprisonnant le phosphore. À l’inverse, ils peuvent l’accentuer s’ils relâchent dans l’eau le phosphore qu’ils ont accumulé.
Les scientifiques savent depuis longtemps que des minéraux riches en fer peuvent piéger le phosphore en présence d’oxygène. Toutefois, lorsque les concentrations d’oxygène diminuent et que des conditions dites anoxiques s’installent, ces minéraux se dégradent et libèrent le phosphore dans l’eau environnante.
Milad Ezzati et ses collègues ont voulu savoir si la mackinawite, un minéral qui se forme précisément dans des milieux pauvres en oxygène, pouvait continuer à retenir le phosphore lorsque les minéraux habituels disparaissent. Leurs expériences ont confirmé cette hypothèse.
« En biogéochimie, un piège permet d’éliminer un composé du milieu actif, poursuit le doctorant. Nos résultats indiquent que la mackinawite offre une nouvelle solution pour retenir le phosphore dans des conditions anoxiques, quand les minéraux habituellement responsables de son piégeage ne sont plus stables. »