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Blâmer les castors pour les dommages causés par les inondations n’est ni judicieux sur le plan de la gestion publique, ni fondé sur le plan scientifique, selon une étude réalisée à l’Université Concordia

Les modèles indiquent clairement que les inondations de 2005 et de 2011 survenues dans la région de Charlevoix n’ont pas pu être causées par la rupture de barrages de castors
24 février 2026
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Un castor

Essentiels à la santé des rivières, les barrages de castors constituent une source de biodiversité. Ils génèrent des zones humides, ralentissent le débit des cours d’eau et améliorent la qualité de l’eau. De plus, ils contribuent à réduire le débit des pointes de crue et à retarder le ruissellement.

Mais les barrages de castors sont souvent blâmés lorsque des pluies torrentielles provoquent des inondations, en particulier lorsqu’ils cèdent.

Cette croyance a eu de graves conséquences à la suite des pluies exceptionnellement abondantes qui ont frappé la région de Charlevoix, au Québec, en 2005 et en 2011, dans le sillage des ouragans Katrina et Irène. Les inondations survenues le long du bassin versant de Port-au-Persil ont causé des dommages considérables à une auberge située en aval. Cet incident a donné lieu à deux poursuites contre la municipalité régionale de comté (MRC) de Charlevoix-Est de la part des propriétaires, qui ont eu gain de cause dans les deux cas.

Les propriétaires ont fait valoir que la MRC était responsable en vertu de l’article 105 de la Loi sur les compétences municipales du Québec, en vertu duquel les municipalités sont tenues de retirer les obstructions qui empêchent l’écoulement normal des eaux des rivières, ce qui inclut les barrages de castors. Les tribunaux ont donné raison aux propriétaires, malgré l’existence d’un rapport indépendant très fouillé sur l’hydrologie et l’hydraulique présenté par la défense dans le cadre de la deuxième action en justice. Selon ce rapport, rédigé par un ingénieur, l’effondrement des barrages de castors ne peut raisonnablement être considéré comme la cause des dommages.

Pascale Biron, professeure au Département de géographie, urbanisme et environnement, s’est dite déconcertée par les décisions du tribunal. Experte en gestion et en dynamique fluviales, elle avance qu’il est impossible qu’un barrage de castors défaillant situé sur un affluent à plusieurs kilomètres en amont ait pu causer les importantes inondations qui ont endommagé l’auberge.

Une nouvelle étude publiée dans la revue Earth Surface Processes and Landforms, corédigée par Pascale Biron et l’auteur du rapport indépendant, vient étayer cette conclusion. L’étude s’appuie sur une mise à jour du modèle original de même que sur les dernières avancées en modélisation hydraulique.

« Le modèle original était vraiment impressionnant, affirme Pascale Biron. Nous avons pu l’améliorer grâce à des outils de modélisation de pointe et à de nouvelles données telles que celles tirées du modèle numérique d’élévation LiDAR, qui a permis de reconstituer les niveaux de la rivière au moment des inondations causées par l’ouragan Irène en 2011. »

Une femme portant une chemise marron et des lunettes, souriante. « Lorsqu’ils constatent qu’une explication est erronée, les scientifiques estiment qu’il est de leur devoir de signaler l’erreur, en particulier si elle a des implications juridiques », affirme Pascale Biron.

Les ruptures de barrages n’ont eu que des conséquences minimes

Les résultats sont sans équivoque. Lors des deux inondations, la rupture des barrages de castors n’a eu qu’une incidence limitée et de courte durée sur les niveaux d’eau en aval.

Au moment des inondations de 2011, la rupture du barrage n’a fait monter le niveau de la rivière près de l’auberge que d’environ 20 centimètres, et ce, pendant quelques minutes seulement. Selon l’équipe de recherche, même si le barrage n’avait pas cédé, la rivière aurait tout de même débordé en raison des précipitations extrêmes.

Lorsque l’équipe a modélisé des étangs de castors contenant quatre fois le volume d’eau observé, les inondations sont restées minimes. Selon elle, seuls des barrages d’une hauteur improbable auraient pu entraîner des répercussions de grande envergure.

La cause réside plutôt du côté des embâcles

L’étude a également révélé que la forte inclinaison de la rivière ainsi que les intenses précipitations avaient naturellement contribué à accroître la vitesse du courant, ce qui a pu avoir pour effet d’éroder les berges et de déplacer de gros troncs d’arbres. Les arbres déracinés et autres types d’embâcles près des ponts ont probablement joué un rôle beaucoup plus important dans les inondations et les dégâts que les barrages de castors situés loin en amont.

Ces conditions suffisent à elles seules à expliquer les spectaculaires « murs d’eau » qui ont dévalé la rivière en direction de l’auberge, comme l’ont rapporté plusieurs témoins.

« Nous ne voulons pas que les rivières soient des canaux ayant une même forme et une même profondeur; nous voulons des arbres et des barrages de castors. Il serait tout à fait contre-productif de supprimer ceux-ci, et de toute façon impossible », fait valoir Pascale Biron.

« Lorsqu’ils constatent qu’une explication est erronée, les scientifiques estiment qu’il est de leur devoir de signaler l’erreur, en particulier si elle a des implications juridiques. La rédaction du libellé de l’article 105 doit être rigoureuse, c’est pourquoi il est nécessaire de faire appel à des avocats, et non seulement à des scientifiques. »

L’article décrivant l’étude a été rédigé conjointement par Jean Gauthier et Mathieu Dubé de la société Tetra Tech QI, Thomas Buffin Bélanger de l’Université du Québec à Rimouski et Maxime Boivin de l’Université du Québec à Chicoutimi.

Lisez l’article cité : « Beaver dam failures: Reconciling science, perception and policy for sustainable river management in Quebec (Canada) »



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