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Gabor Szilasi (1928-2026) : « Ses photographies ont façonné notre imagination collective »

Le professeur émérite de l’Université Concordia était un géant de la scène culturelle québécoise
17 avril 2026
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Un diptyque présentant à gauche une photo en noir et blanc d'une petite famille (père, mère et jeune enfant) et à droite un homme âgé se prenant en photo devant un miroir de bibliothèque.
À gauche : Gabor Szilasi et sa famille. À droite : Autoportrait de Gabor Szilasi, Westmount, Montréal, Québec. | Images gracieuseté des fonds Gabor Szilasi, Bibliothèque et Archives Canada.

Le célèbre photographe et professeur émérite de l’Université Concordia est décédé le 10 avril dernier à l’âge de 98 ans.

Gabor Szilasi, qui a enseigné à Concordia de 1980 à 1995, était un monument de la scène culturelle du Québec. Affectionné pour son regard chaleureux et sa curiosité lucide, il a capté dans ses photos les bouleversements culturels qui ont marqué la province dans la période grisante de la Révolution tranquille, y poursuivant une œuvre amorcée dans les années 1950 et qu’il a continué d’étoffer jusqu’à aujourd’hui.

« Ses photographies ont façonné notre imagination collective et saisi la poésie de la vie quotidienne et de l’architecture montréalaises », commente Annie Gérin, doyenne de la Faculté des beaux-arts de Concordia. « Remarquable pédagogue, il a influencé des générations d’artistes par son œuvre et ses enseignements. Il manquera énormément à toute notre communauté. »

Témoin de la transformation sociale du Québec au fil des décennies, son legs de plus de 80 000 photos constitue maintenant un précieux document historique. La collection a été acquise par la Bibliothèque et Archives Canada en 2021.

En s’intéressant à des sujets aussi variés que des personnalités politiques, des religieuses, des travailleurs ordinaires et des mondains du milieu des arts, Gabor Szilasi était admiré tant du public francophone qu’anglophone. En tant qu’étranger et émigré, il était en mesure de porter un regard objectif sur son nouveau pays. Il aimait ce qu’il voyait et les gens qu’il rencontrait. Il est resté à Montréal le reste de sa vie.

Dans les années 1970, il s’est joint au Groupe d’action photographique, collectif d’artistes montréalais sensibles aux enjeux sociaux et humanistes. « La plupart de mes amis artistes sont francophones, et pour moi c’est vraiment important », affirmait-il dans une entrevue accordée au Musée des beaux-arts du Canada en 2013. « Ici, il faut parler la langue pour profiter vraiment de la culture. »

À gauche, un tableau représentant un homme prenant une photo ; à droite, sa photo de personnes montant dans un bus par une journée d'hiver enneigée. Cette œuvre d'art publique rend hommage à la carrière de Gabor Szilasi. | Photo d'Olivier Bousquet, avec l'aimable autorisation de MU.

Une murale en son honneur

Les Montréalais connaissent peut-être la murale réalisée en 2024 pour célébrer l’œuvre de Gabor Szilasi, située sur le boulevard De Maisonneuve Ouest, de l’autre côté de la rue Mackay par rapport au pavillon Henry-F.-Hall de Concordia.

Elle montre un groupe de personnes se serrant les uns contre les autres à l’extérieur d’un autobus durant la « tempête du siècle » de 1971, sous le portrait d’un jeune Szilasi, lunettes au visage et appareil photo à la main.

La photo ainsi recrée, « Tempête de neige, février (1971) », est une de ses œuvres les plus célèbres.

« Montréal est une source d’inspiration pour Gabor depuis son arrivée ici en 1959 », avait témoigné à Concordia sa femme Doreen Lindsay lors du dévoilement de la murale. « Ses années d’enseignement à Concordia ont nourri sa vie et l’ont amené à nouer des amitiés tant avec des étudiants qu’avec d’autres membres du corps professoral. »

Survivre à l’Europe

Gabor Szilasi naît à Budapest, en Hongrie, en 1928, au sein d’une famille juive de classe moyenne s’étant convertie au luthéranisme. Lui-même dit toutefois ne pas avoir de conviction religieuse. Durant la Seconde Guerre mondiale, il se voit forcé à porter l’étoile jaune, et sa mère périt dans un camp de concentration.

Il achète son premier appareil photo après avoir travaillé comme manœuvre à la construction du métro de Budapest, puis capte des images de la révolution hongroise de 1956 avant de fuir le pays avec son père. Il s’agit de sa deuxième tentative d’exil – à la première, en 1949, il avait été arrêté par les autorités communistes.

Il débarque à Halifax en 1957, mais est placé en quarantaine après un diagnostic de tuberculose. S’établissant plus tard à Montréal, il décroche un emploi à l’Office du film du Québec et se met à voyager aux quatre coins de la province, photographiant la vie rurale dans des régions comme Charlevoix, l’Abitibi, le Lac-Saint-Jean et la Beauce.

La série de photos que réalise Gabor Szilasi dans Charlevoix en particulier résonne auprès des gens et en vient à être considérée comme une collection d’importance au sein du patrimoine canadien. Ces images « s’inscrivent dans une exploration élargie et continue de la vie rurale au Québec », selon la galerie Stephen Bulger de Toronto. « Défenseur d’un réalisme humain et terre-à-terre (…), Szilasi met en lumière des vérités que la plupart des gens reconnaissent trop tard. »

Une photo en noir et blanc d'un homme à cheval dans une petite ville. Homme à cheval au Festival Western de Saint-Tite, Mauricie, Québec. | Image : Fonds Gabor Szilasi, Bibliothèque et Archives Canada.

Tout n’arrive qu’une fois

Au fil d’une longue vie bien vécue, Gabor Szilasi a à cœur de saisir le moment présent.

« Il faut faire des photographies aujourd’hui, parce que tout change tout le temps », observe-t-il dans une entrevue au quotidien Le Devoir. « Tout n’arrive qu’une fois. »

En captant la nature fugace du présent, cette figure bien-aimée a laissé une marque indélébile sur sa ville et son pays d’adoption.

« L’œuvre et le legs de Gabor ont eu une influence durable sur la photographie au Québec », ont dit les professeurs Marisa Portolese, Geneviève Cadieux et Chih-Chien Wang dans une déclaration publiée après le décès de l’artiste, au nom du programme de photographie de Concordia.

« Il était un pilier du programme. Il a aidé à établir une approche rigoureuse et humaniste de ce mode d’expression. Ses images sont devenues d’importants documents historiques sur les communautés et les lieux dont il a fait ses sujets, témoignant de notre époque. Sa démarche résonne toujours dans la façon dont la photographie est enseignée et pratiquée aujourd’hui. Il nous manquera beaucoup. »

Au fil de sa carrière, Gabor Szilasi a reçu de nombreux honneurs, dont le Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques, le prix Paul-Émile-Borduas et la Croix de Chevalier de l’Ordre du Mérite de Hongrie. Il était également Compagnon des arts et des lettres du Québec et Chevalier de l’Ordre de Montréal.

Ses œuvres comptent parmi les fonds de galeries du monde entier, y compris le Musée des beaux-arts du Canada, le Musée d’art contemporain de Montréal, le Stedelijk Museum d’Amsterdam et le Fotografiska Museet de Stockholm.



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