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ENTRETIEN : Max Bergholz aborde la violence, la mémoire et le difficile chemin vers la réconciliation

L’historien de l’Université Concordia explique pourquoi les communautés se souviennent de certains aspects de leur passé violent et en omettent d’autres, et ce que ces choix impliquent pour l’avenir
6 août 2026
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Max Bergholz : « Ce qui m’intéresse avant tout, c’est de comprendre comment des populations que l’on considère, de l’extérieur, comme apparemment si différentes ont trouvé le moyen de vivre en paix, et ce qui les a poussées à décider de s’entretuer à certains moments dramatiques de l’histoire. »

Spécialiste de renommée internationale des violences intercommunautaires et de la mémoire historique, Max Bergholz, professeur à l’Université Concordia, étudie comment des communautés ordinaires peuvent passer de longues périodes de coexistence pacifique à des épisodes de violence extrême, et comment ces événements contribuent à façonner les identités au fil des générations. 

Récent lauréat du prix Dan-David – plus importante distinction internationale dans le domaine de l’histoire –, le Pr Bergholz s’est entretenu avec Concordia News au sujet de ses travaux, de son prochain ouvrage intitulé Our Truths: Violence and the Challenge of a Common Humanity, et des raisons pour lesquelles il faut porter un regard plus nuancé tant sur nous-mêmes que sur les autres pour bien comprendre le passé. 

Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à la violence intercommunautaire et à la mémoire historique? 

Max Bergholz : La région du monde qui est au cœur de mes recherches – les terres de l’ex-Yougoslavie – a été marquée, au cours du XXe siècle, par de longues périodes de paix et de courts épisodes d’intenses violences intercommunautaires. 

Ce qui m’intéresse avant tout, c’est de comprendre comment des populations que l’on considère, de l’extérieur, comme apparemment si différentes ont trouvé le moyen de vivre en paix, et ce qui les a poussées à décider de s’entretuer à certains moments dramatiques de l’histoire. 

Non seulement la recherche de réponses à ces questions nous aide-t-elle à mieux comprendre les perspectives de paix et de violence dans cette partie de l’Europe, mais elle est aussi riche d’enseignements généraux susceptibles d’éclairer des contextes similaires dans d’autres régions du monde, tant dans le passé que dans le présent. 

Vos travaux portent souvent sur une seule ville ou région. Que peut nous apprendre un lieu donné sur les conflits en général? 

MB : Je m’intéresse depuis longtemps à l’étude des petits territoires, car c’est à ce niveau d’analyse que réside le plus grand potentiel de découverte quant à la complexité des comportements humains. 

En explorant minutieusement l’histoire d’un coin d’Europe dans mon premier ouvrage, j’ai trouvé une manière fascinante d’aborder une question fondamentale : l’ethnicité et le nationalisme mènent-ils à la violence, comme beaucoup le croient? Ou est-ce que la violence à caractère ethnique pourrait en réalité engendrer des vagues profondément antagonistes d’identification ethnique et de nationalisme? 

Ce long parcours pour raconter l’histoire de meurtres entre proches dans une petite ville bosniaque m’a finalement conduit à un questionnement d’importance universelle : comment expliquer les causes et les conséquences de la violence intercommunautaire au sein de communautés multiethniques? 

Votre prochain livre interroge le passé de la ville croate de Glina. Quelles sont les questions auxquelles vous cherchez à répondre? 

MB : Entre mai et août 1941, dans la ville croate de Glina et ses environs, des fascistes croates ont assassiné près de 2 000 de leurs voisins serbes. À l’emplacement où se dressait autrefois l’église orthodoxe serbe – et où des massacres ont eu lieu –, se trouve à présent un centre communautaire appelé la « Maison croate ». Si vous vous rendiez à Glina aujourd’hui, vous ne pourriez en aucun cas deviner ce qui s’y est passé. 

Ces faits troublants marquent le point de départ de mon nouveau livre. 

Pourquoi choisissons-nous parfois de passer sous silence des épisodes violents de notre histoire? Peut-on briser ce silence? Une telle démarche peut-elle aider les communautés à mieux faire face aux conséquences de la violence – ou est-elle au contraire susceptible de devenir un puissant moyen d’attiser de nouvelles violences? 

Ces questions, il n’y a pas que dans cette ville croate qu’on peut se les poser, car elles trouvent en fait un écho dans de nombreuses régions du monde contemporain en proie à des conflits. 

Qu’avez-vous appris sur la manière dont les communautés parviennent à se relever après des épisodes de violence? 

MB : Il est rare que l’on parvienne à se relever de violences intercommunautaires sans recourir d’une manière ou d’une autre à la censure. 

Comme l’a écrit le romancier Viet Thanh Nguyen : « Quand nous disons qu’il faut toujours nous souvenir et ne jamais oublier, nous voulons généralement dire qu’il faut toujours nous souvenir et ne jamais oublier ce qu’on nous a fait… Ce que nous souhaitons vraiment garder en mémoire, c’est notre humanité et l’inhumanité des autres. » 

Cette perspective a peu de chances de mener à la réconciliation. 

Pour que ce processus délicat puisse s’enclencher, chacun doit accepter de se percevoir soi-même et de percevoir ses voisins d’une manière que beaucoup ne souhaitent jamais envisager : comme étant, pour l’essentiel, semblables – en tant qu’êtres humains tous susceptibles de souffrir et tous dotés d’une capacité terrifiante à faire souffrir les autres. 

Qu’espérez-vous que les lectrices et lecteurs retiennent de vos recherches? 

MB : Personne n’est à l’abri de la tentation d’effacer les souvenirs douloureux de ceux avec qui nous avons été en conflit. 

Les personnes qui ont autrefois été réduites au silence et dont la mémoire a été injustement effacée sont tout à fait capables d’instaurer de nouveaux silences dès lors qu’elles accèdent au pouvoir. 

L’histoire de la petite ville croate sur laquelle je mène actuellement des recherches montre que la réconciliation – si tant est qu’elle puisse un jour être atteinte – nécessite un paysage mémoriel très composite, dans lequel tous les groupes se souviennent de leurs propres pertes et de celles des autres, tout en reconnaissant et en gardant à l’esprit les violences qu’ils ont eux-mêmes commises. 



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