Les incendies de forêt qui ont sévi au Canada en 2023 ont mis fin aux réserves de longue date des médias dans leur couverture du climat
Aggravée par une sécheresse sans précédent et des températures exceptionnellement élevées, la saison des incendies de forêt de 2023 au Canada a été la pire de l’histoire du pays, avec plus de 15 millions d’hectares calcinés. La fumée a recouvert la côte est, et des alertes sanitaires ont contraint la population à rester confinée tandis que le ciel prenait une teinte orange inquiétante.
Ces incendies ont d’ailleurs été désignés comme l’événement de l’année par La Presse Canadienne.
Leur gravité a également modifié la manière dont les grands médias les ont couverts. Une nouvelle étude de l’Université Concordia portant sur cette couverture médiatique au Canada et aux États-Unis a révélé que les principaux journaux grand format et tabloïds étaient de plus en plus enclins à mentionner le changement climatique dans leurs articles ainsi qu’à établir des liens explicites entre celui-ci et les feux de forêt.
Cette évolution de la couverture médiatique pourrait marquer le début d’un réajustement à long terme du débat sur le changement climatique au sein de l’écosystème des médias, selon Amélie Daoust-Boisvert, auteure source de l’étude et professeure agrégée au Département de journalisme. Brianna Losinger Ross, doctorante en sciences politiques, est coauteure de l’étude, qui est parue dans la revue Journalism Practice.
« Nous avons été quelque peu surprises par le nombre de références au climat et de liens avec celui-ci que nous avons observés, car les chiffres relevés dans les études précédentes tendaient à être assez faibles – généralement entre 2 et environ 15 %, explique la Pre Daoust-Boisvert. Nous avons été moins surprises de constater qu’il existait un écart entre les grands formats classiques et les tabloïds, mais même ces derniers ne sont pas restés totalement muets au sujet du changement climatique. »
« Nous avons été quelque peu surprises par le nombre de références au climat et de liens avec celui-ci que nous avons observés, car les chiffres relevés dans les études précédentes tendaient à être assez faibles », explique Amélie Daoust-Boisvert.
Des faits et des arguments
Les chercheuses ont analysé près de 2 000 articles publiés entre mai et décembre 2023 par six organes de presse canadiens et américains : The Globe and Mail, Le Devoir, Le Journal de Montréal, The New York Times, The Boston Globe et le New York Post. L’échantillon comprenait des reportages en anglais et en français, issus de la presse grand format et tabloïd, ainsi que des articles d’actualité et d’opinion.
Pour mener leur analyse, les chercheuses ont combiné l’exploration automatisée de textes et le codage humain. Elles ont ensuite examiné manuellement les articles pertinents afin de déterminer si la couverture médiatique établissait un lien entre les incendies de forêt et le changement climatique. Cette distinction s’est avérée importante : les recherches par mots-clés seules pouvaient repérer des termes relatifs au climat employés au sens figuré dans des textes sans lien avec les incendies de forêt (par exemple, l’expression « comme un feu de brindilles »), ce qui entraînait des faux positifs.
Les chercheuses ont constaté que la probabilité de l’établissement d’un lien avec le changement climatique variait surtout en fonction des rédactions et de la nature des textes (articles d’actualité ou éditoriaux). La langue, le pays et le format des publications (tabloïds ou journaux grand format) avaient des effets moins marqués.
Près de 40 % de l’ensemble des articles mentionnaient le changement climatique, tandis que plus de 30 % établissaient explicitement un lien entre les incendies de forêt et le changement climatique.
Près de 78 % des éditoriaux mentionnaient le changement climatique, et quelque 65 % d’entre eux établissaient explicitement un lien entre celui-ci et les incendies. Quant aux articles d’actualité, environ 34 % mentionnaient le changement climatique et 26 % faisaient explicitement le lien avec les incendies.
La science, une source fiable
Les références au climat et les liens établis avec celui-ci se sont accentués avec la publication, en août 2023, d’un rapport de World Weather Attribution, une collaboration scientifique internationale qui examinait les causes profondes des événements climatiques extrêmes. Le rapport indiquait notamment que le changement climatique avait plus que doublé la probabilité de conditions météorologiques extrêmes propices aux incendies au Québec.
« Notre analyse statistique montre des tendances claires avant et après la publication de ce rapport, souligne Amélie Daoust-Boisvert. Les journalistes ont toujours besoin d’une source avant d’écrire que le changement climatique est en cause ou contribue à des catastrophes naturelles. Or, ce rapport leur fournit cette source. Le domaine de l’attribution des phénomènes météorologiques extrêmes s’est développé au cours des dernières années, ce qui permet désormais aux journalistes de faire le lien avec davantage d’assurance. »
Les chercheuses avancent que les pratiques médiatiques sont en train d’évoluer, en partie grâce à une meilleure compréhension, de la part des journalistes, du consensus scientifique autour du changement climatique et du lien entre celui-ci et les phénomènes météorologiques extrêmes.
La Pre Daoust-Boisvert note également que le climat est un sujet politisé et source de polarisation, le journalisme factuel étant soumis à la pression de voix influentes issues de tous les horizons politiques. Elle met aussi en garde contre le fait que, à mesure que les phénomènes météorologiques extrêmes deviennent la nouvelle normalité, ils risquent de ne plus susciter l’intérêt des médias, ce qui pourrait entraîner une diminution du sentiment d’urgence quant à la nécessité de lutter contre le changement climatique d’origine humaine.
Lisez l’article : « Increased Attribution of Climate Change in the Press Coverage of the 2023 Canadian Wildfires ».