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Les tourbières des Îles-de-la-Madeleine recèlent de précieux indices sur les ouragans ayant sévi autrefois dans l’Atlantique, selon une étude de l’Université Concordia

L’analyse des carottes sédimentaires permet d’établir une précieuse chronologie de l’activité cyclonique, avec ses pics et ses creux, et de comprendre ses liens avec le climat
18 février 2026
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Image satellite de l'ouragan Fiona
L'ouragan Fiona, 2012. Image : NASA

Dans l’histoire récente, l’est du Canada a connu un nombre croissant d’ouragans et de tempêtes d’une force comparable à celle d’un ouragan dans ses zones maritimes, notamment les violentes tempêtes survenues en 2003 (ouragan Juan), en 2019 (Dorian) et en 2022 (Fiona). Bien que l’on puisse avoir l’impression qu’il s’agit d’un phénomène récent, une nouvelle étude de l’Université Concordia révèle que la région a déjà connu de tels pics d’activité dans le passé.

Cette étude, réalisée à partir d’échantillons extraits de tourbières des Îles-de-la-Madeleine dans le golfe du Saint-Laurent, apporte un éclairage nouveau sur 4 000 ans d’activité cyclonique dans le nord-ouest de l’Atlantique. Publiée dans la revue Climate of the Past, cette étude est la première à recourir à l’analyse géochimique d’échantillons de tourbières pour étudier et reconstituer l’histoire des paléocyclones dans l’est de l’Amérique du Nord.

Les tourbières accumulent au fil du temps des couches de matière organique, créant ainsi un registre naturel du passé. Comme ces couches se forment de manière régulière et relativement rapide, elles retiennent les particules emportées par le vent lors des tempêtes, ce qui permet aux scientifiques d’étudier les tempêtes passées avec beaucoup plus de précision que ne le permettent la plupart des sédiments côtiers.

« Les Îles-de-la-Madeleine ont subi une forte érosion due en partie à la fréquence accrue des tempêtes, mais aucune étude n’a été menée sur les répercussions à long terme de ces tempêtes sur la région », précise Antoine Lachance, auteur principal de l’étude et doctorant au Laboratoire de climatologie, d’hydrologie et de paléoenvironnement du Département de géographie, urbanisme et environnement.

« Nous ne disposons pas de beaucoup de données sur les latitudes les plus élevées que traversent les ouragans et sur les raisons de ce phénomène, mais l’est du Canada semble marquer la limite de leur zone d’activité. « Nous voulions déterminer si la région avait toujours été touchée par des ouragans, dans quelle mesure le climat était lié à ce phénomène, et quelles seront les éventuelles répercussions du changement climatique. »

Une scientifique plus âgée et un scientifique plus jeune dans un laboratoire avec des cernes d'arbres « Nous voulions déterminer si la région avait toujours été touchée par des ouragans, dans quelle mesure le climat était lié à ce phénomène et quelles seront les éventuelles répercussions du changement climatique », indiquent Antoine Lachance et Jeannine-Marie St-Jacques.

L’effet des tempêtes à l’intérieur des terres

L’équipe a étudié deux tourbières sur l’île Havre-Aubert et mesuré d’infimes changements dans la teneur en sable et en éléments chimiques des matières transportées par les vents violents pendant les tempêtes. Comme ces tourbières sont alimentées presque exclusivement par la pluie et les matières aéroportées, les fluctuations soudaines dans la composition minérale du sol sont des indicateurs fiables de vents violents. Cette approche, qui permet de mesurer la force des vents plutôt que se limiter aux inondations côtières, comble une lacune importante dans la recherche actuelle sur les ouragans.

Les résultats montrent que l’activité et l’intensité des tempêtes autour des Îles-de-la-Madeleine ont augmenté et diminué au fil des siècles. Les profils ont permis de recenser trois grandes périodes de tempêtes particulièrement violentes : approximativement des années 800 à 550 avant l’ère commune; des années 500 à 750 de l’ère commune; et des années 1300 à 1700 de l’ère commune, période connue sous le nom de « Petit Âge glaciaire ». Les chercheurs ont noté une diminution de l’activité des tempêtes pendant l’anomalie climatique médiévale – plus chaude –, entre les années 900 et 1300 de l’ère commune environ.

Ces périodes concordent étroitement avec les profils tempestologiques de l’est du Canada, du nord-est des États-Unis et des Bahamas. Ces résultats viennent appuyer la thèse selon laquelle les observations des Îles-de-la-Madeleine s’inscrivent dans les schémas tempestologiques globaux de l’Atlantique Nord et ne résultent pas de phénomènes locaux.

Cependant, selon l’équipe de recherche, l’activité cyclonique à des latitudes élevées ne se traduisait pas toujours par la formation d’ouragans tropicaux plus au sud. L’activité cyclonique semblait plutôt être fortement influencée par les conditions climatiques régionales, telles que la température de la surface de la mer et la pression atmosphérique. Ces facteurs peuvent accroître l’intensité d’une tempête à mesure qu’elle se déplace vers le nord et se transforme en système post-tropical.

« Nous pensons que les climats plus froids créent un fort gradient de température qui attire les tempêtes vers le nord, loin des tropiques », expose M. Lachance. Cela aide à expliquer pourquoi certaines périodes, comme le Petit Âge glaciaire, ont vu l’effet des tempêtes augmenter dans le Canada atlantique, même lorsque l’activité cyclonique dans les régions tropicales était moindre.

Les effets inconnus du réchauffement

Selon l’équipe de recherche, le fait d’établir un lien clair entre l’activité cyclonique sur une période de plusieurs millénaires et les conditions climatiques aide à expliquer la dynamique régionale des tempêtes et pourrait servir à anticiper les risques de tempête. Cependant, le réchauffement généralisé causé par les changements climatiques anthropiques entraîne une plus grande incertitude », affirme M. Lachance.

« Les conséquences d’une tempête seront beaucoup plus graves dès lors que le niveau de la mer aura augmenté de 10 centimètres, prévient-il. Comme la diminution de la glace de mer dans le golfe du Saint-Laurent entraîne des vents plus forts et des vagues plus hautes, nous nous attendons à ce que même les tempêtes les plus faibles aient des répercussions considérables. »

La professeure agrégée Jeannine-Marie St-Jacques a cosigné cette étude, en collaboration avec Matthew Peros de l’Université Bishop’s, Pierre Francus de l’Institut national de la recherche scientifique, et Nicole Sanderson de l’UQAM. Tous sont membres du Geotop, le Centre de recherche sur la dynamique du système Terre.

Cette recherche a été financée par le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada et le Fonds de recherche du Québec.

Lisez l’article cité : «High-resolution paleo-storm reconstruction from Eastern Canada align with late Holocene northwestern Atlantic hurricane records »



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