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Une nouvelle étude sur les taxis de Montréal brosse le portrait d’une industrie éternellement en crise

Jean-Philippe Warren décrit les règles approximatives, les chauffeurs cowboys et l’animosité raciale qui ont caractérisé cette industrie à l’avenir incertain.
17 novembre 2020
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Jean-Philippe Warren, professeur de sociologie et d’anthropologie à l’Université Concordia.

L’industrie du taxi montréalaise traverse une crise sans précédent dans son histoire tumultueuse de plus d’un siècle. C’est ce qu’on apprend dans le nouvel ouvrage de Jean-Philippe Warren, professeur de sociologie et d’anthropologie à l’Université Concordia.

« Nous assistons à la fin de la culture du taxi telle qu’elle existe depuis 120 ans, affirme-t-il. Les taxis ne cesseront jamais d’exister, mais la culture institutionnelle de cette industrie vole en éclats. »

L’arrivée soudaine et perturbatrice de services de covoiturage comme Uber, assurés par des chauffeurs amateurs, a entraîné une diminution substantielle des revenus, déjà bien maigres, des chauffeurs de taxi. Elle a également sonné le glas d’une des rares périodes d’essor de cette industrie, qui émergeait de décennies de difficultés.

« La période allant du milieu des années 1990 à 2015 était plus rose, sans pour autant être idyllique, explique M. Warren. C’était simplement mieux qu’à d’autres moments de l’histoire du taxi à Montréal. »

Juste et injuste

Dès les premiers jours, les chauffeurs, les propriétaires d’entreprise et les municipalités ont tenté de trouver le meilleur système qui, tout en étant rentable, assurerait un salaire décent aux chauffeurs.

Ce n’était pas simple. Jean-Philippe Warren écrit que l’industrie du taxi de Montréal a dû revoir radicalement des modes de rémunération en place depuis des décennies. Les salaires sont passés du pourcentage des tarifs au mètre à des frais de location fixes, généralement peu surveillés par le gouvernement.

Cela ne concernait pas seulement le chauffeur. Comme le souligne le professeur Warren, ce système chaotique et largement malléable a également eu un impact sur le comportement des conducteurs et la qualité de leurs véhicules.

« L’industrie a ainsi attiré des gens qui croyaient ne pas avoir d’autres options », observe-t-il.

Et si les conducteurs avaient un sentiment de liberté et croyaient être leur propre patron sur la route, ils avaient aussi la possibilité d’obtenir des pourboires supplémentaires de la part de clients à la recherche de tuyaux sur les bas-fonds tristement célèbres de Montréal.

« Pendant la plus grande partie du 20e siècle, les chauffeurs de taxi se sont faits les nouveaux ambassadeurs du vice, explique M. Warren, titulaire de la de recherche de l’Université Concordia en études sur le Québec. Ils savaient où trouver les bordels, les casinos et les bars clandestins. Et cette réputation du chauffeur de taxi louche les suit encore aujourd’hui. »

Reflet d’une province multiethnique

M. Warren examine également le rôle largement oublié, mais crucial que les taxis ont joué dans les relations raciales du Québec. Cette industrie est particulièrement ouverte aux migrants, qui venaient d’ailleurs en province à ses débuts et qui viennent aujourd’hui d’endroits comme Haïti, l’Afrique du Nord ou d’autres pays. Et ils n’étaient pas toujours bien reçus, que ce soit par les clients, les autres chauffeurs ou les associations de service.

« Il y avait une dizaine de chauffeurs de taxi noirs en 1970. En 1980, ce chiffre a bondi à 1 500 », remarque M. Warren. Parallèlement, il y a eu un ralentissement économique généralisé, qui s’est prolongé jusque dans les années 1990, ainsi que d’autres problèmes structurels, comme un marché sursaturé et le déplacement du trafic de l’aéroport de Dorval vers Mirabel. Dans ce contexte, les chauffeurs de taxi issus de minorités ont été confrontés à « des niveaux extrêmes de racisme et de discrimination. On les blâmait pour tout. »

Dans un rapport de 1984, la Commission des droits de la personne du Québec sur l’industrie du taxi à Montréal a été la première à employer le terme « racisme systémique » au Québec, selon Jean-Philippe Warren.

« C’était un moment important pour la société québécoise, qui a forcé les Québécois à prendre conscience de leurs comportements racistes et à reconnaître la terrible souffrance qu’ils ont engendrée. »

En route vers des jours meilleurs?

Il ne fait aucun doute dans l’esprit du professeur Warren que la profession – pas seulement à Montréal, mais dans le monde entier – connaîtra un déclin à long terme. Les technologies auront eu raison d’elle, et bon nombre de clients demeurent indifférents à ses difficultés.

« Quand je monte dans un taxi, je salue le chauffeur, et très souvent le chauffeur me dit qu’il est sur la route depuis des heures et que je suis la première personne à lui dire bonjour, rapporte M. Warren. La plupart des gens agissent comme si le taxi n’était pas un sujet digne d’intérêt, et par conséquent traitent le chauffeur de taxi comme une personne qui ne mérite pas de considération non plus. »

Découvrez le livre cité : Histoire du taxi à Montréal : Des taxis jaunes à UberX.



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