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Comment une méthode née à Montréal réinvente la résolution des conflits

7 janvier 2026
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Par Rana Ali Adeeb

Source: Media Relations

Cet articlé a été publié dans Le Devoir.

Depuis des décennies, la résolution des conflits suit un scénario bien rodé : réunir les adversaires, nommer un médiateur et tenter — patiemment ou sous pression — de parvenir à un accord. Lorsque cela fonctionne, le succès est célébré. Lorsque cela échoue, le conflit est souvent déclaré « trop complexe », « trop émotionnel » ou tout simplement insoluble. Pourtant, le principal obstacle ne réside pas toujours dans le conflit lui-même, mais dans l’absence de compréhension mutuelle.

C’est précisément à ce point de rupture qu’intervient une méthodologie développée à Montréal par un chercheur montréalais : SACRE, pour Symmetric Asynchronous Conflict Resolution Environment. Plutôt que de considérer la résolution des conflits comme un événement ponctuel visant un compromis, SACRE la conçoit comme un processus structuré — un processus que l’on peut concevoir, tester et améliorer. Elle repose sur une idée simple, mais contre-intuitive : les avancées vers la paix ne commencent pas par l’accord, mais par une compréhension rigoureuse des désaccords.

La méthodologie SACRE s’appuie sur la théorie des modes de gestion des conflits Thomas-Kilmann, qui distingue cinq styles : l’évitement, l’accommodement, la compétition, le compromis et la collaboration. Dans les conflits profondément enracinés, les parties tendent à s’enfermer dans l’évitement, se retirant complètement de toute interaction, un constat également relevé dans une analyse de Harvard sur les modes de conflits. SACRE a été conçue précisément pour briser cette dynamique en amenant les parties, étape par étape, vers la collaboration — le mode d’engagement le plus constructif.

Cette approche a été testée dans l’un des conflits les plus inextricables qui soient : le conflit israélo-syrien, où la communication directe est pratiquement impossible. Plutôt que de forcer le dialogue, la méthodologie imaginée à Montréal a mis en place un environnement symétrique et « médié » par la technologie. Des équipes d’experts israéliens et syriens ont travaillé séparément, mais à l’intérieur d’une structure commune. Chaque équipe a formulé ses propres objections à la paix, les a hiérarchisées, puis a répondu — sans contact direct — aux objections de l’autre partie à l’aide de contre-arguments structurés.

Le processus était volontairement asynchrone. Il n’y avait ni rencontres en personne, ni reformulation du langage par un médiateur, ni tentative d’orienter les échanges. Chaque partie conservait un contrôle total sur la manière d’exprimer sa position. L’objectif n’était pas de convaincre, mais d’expliquer.

Le résultat est frappant : plus de 15 000 mots d’objections et de contre-arguments soigneusement élaborés, couvrant les dimensions historiques, juridiques, politiques, sécuritaires et sociales du conflit. Surtout, ce savoir a été produit par les parties elles-mêmes, dans des conditions procédurales identiques. Il en a résulté un corpus équilibré et traçable de désaccords, impossible à rejeter comme biaisé ou imposé de l’extérieur.

Mais cette approche change-t-elle réellement la compréhension des conflits ? Les tests menés en milieu universitaire suggèrent que oui. Des participants initialement favorables à de fortes objections à la paix ont montré un déplacement moyen de 20 % vers la neutralité après avoir été exposés aux contre-arguments produits par SACRE. Ces effets étaient statistiquement notables, même après l’exposition à un seul argument. Entre 79 % et 89 % des participants ont également déclaré une meilleure compréhension du conflit, une amélioration qui augmentait systématiquement avec le nombre d’arguments consultés.

Les approches traditionnelles de la résolution des conflits privilégient souvent l’accord, parfois au détriment de la compréhension. SACRE inverse cette logique. Elle ne vise pas le compromis immédiat, mais la clarté. Son produit final n’est pas un accord négocié, mais une compréhension partagée de la manière dont chaque partie perçoit le conflit.

SACRE rappelle une idée essentielle : avant de résoudre un conflit, il faut d’abord le comprendre. Ensemble, certes — mais pas nécessairement face à face. En intégrant la coopération dans l’architecture même du processus, plutôt que de la présupposer, cette méthode née à Montréal propose peut-être le changement de paradigme le plus prometteur qu’ait connu la résolution des conflits depuis des décennies.

Avec SACRE, la structure remplace la confiance et la conception se substitue à la diplomatie. La résolution des conflits pourrait ainsi entrer dans une nouvelle phase : une phase où l’indicateur de réussite n’est pas seulement la signature d’un règlement, mais la qualité de la compréhension qui le précède.




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