Professeure, Université McGill
janvier 2026
Vous portez plusieurs « chapeaux » — chercheuse, interprète et consultante en histoire, entre autres. Comment décririez-vous votre champ d’activités actuel?
J’ai récemment soumis deux importantes demandes de subvention. La première concernait un projet pour faire avancer la recherche sur les arts et la culture anglophones et bilingues au Québec, et à intégrer ces recherches dans des débats plus larges orientés vers les arts et la culture francophones. L’objectif est d’élargir la perception dominante de ce que sont « les arts et la culture du Québec ».
Le deuxième projet explorera l’évolution de la création théâtrale et de la publication de pièces au Canada depuis 1970, avec l’essor des technologies numériques et intermédiales. Il interrogera la place des pièces dans cet écosystème et l’importance que revêt encore leur publication, en particulier pour les communautés linguistiques minoritaires. Je m’intéresserai aux dramaturges et aux productions anglophones du Québec, tandis que mes collaborateurs se pencheront sur le français hors Québec et les langues autochtones sur l’Île de la Tortue.
Comment avez-vous commencé à travailler dans le domaine du théâtre et des arts de la scène au Québec, en particulier dans le théâtre anglophone?
Née à Montréal, j’ai quitté la ville à l’âge de quatre ans. À 16 ans, alors que je vivais à Chicago, j’ai vu la pièce Le rail, présenté par la compagnie montréalaise Carbone 14, et j’ai été profondément marquée par cette forme de narration inédite, fondée sur la danse et l’image. J’ai choisi de faire des études en théâtre à l’Université McGill avant d’obtenir un doctorat en études théâtrales aux États-Unis et de revenir à McGill pour enseigner. Mes recherches m’ont permis de maintenir un lien avec Montréal et de réfléchir de manière critique à la façon dont les arts de la scène façonnent notre sentiment d’appartenance et notre relation aux identités nationales et locales.
Il y a environ dix ans, un groupe de recherche d’historiens francophones m’a invitée à étudier l’histoire du théâtre anglophone au Québec dans le cadre d’un ouvrage consacré à l’histoire du théâtre québécois de 1945 à 2015. Les recherches existantes sur ce sujet étant limitées, j’ai mené des entretiens approfondis qui m’ont permis de découvrir de nouvelles sources d’archives, dont l'analyse a été intégrée dans cet ouvrage collectif.
Une bourse Fulbright m’a ensuite donné la possibilité de pousser mes recherches jusqu’au théâtre réalisé dans la « zone limitrophe » entre les Cantons-de-l’Est et l’État de New York. Lorraine O’Donnell m’a contactée à propos de ce travail et m’a fait découvrir les approches sociolinguistiques de la recherche sur le théâtre en langue minoritaire.
Selon vous, qu’est-ce qui distingue le théâtre anglophone du Québec au sein du paysage théâtral global, tant au Québec qu’au Canada?
Dans l’ensemble, les modèles dominants en matière de production et de jeu d’acteur ont été fortement influencés par les États-Unis et tendent vers le réalisme, reflétant un monde qui ressemble à la vie quotidienne. Ils sont généralement centrés sur le texte : les productions commencent souvent par un scénario écrit à partir duquel tout le reste prend forme. Le théâtre francophone du Québec, en revanche, se caractérise historiquement par un éloignement du texte, privilégiant une expressivité plus visuelle ou physique fondée sur les sentiments, l’atmosphère et l’impulsion.
Pensons aussi aux personnes qui travaillent dans le milieu théâtral lui-même. Ce qui permet aux comédien.ne.s anglophones de continuer à vivre à Montréal, malgré le peu de possibilités qui s’offrent à eux en raison du nombre limité de productions théâtrales en anglais, c’est l’abondance d’autres formes de travail dans le domaine du spectacle. Par exemple, Montréal est la plaque tournante canadienne du doublage, et les comédien.ne.s anglophones font partie de cet écosystème, travaillant comme doubleurs dans le domaine du cinéma, de la télévision et des jeux vidéo.
Vous avez été interprète et conseillère en histoire pour Cyclorama, une collaboration bilingue entre le théâtre Centaur et le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, présentée en 2022. Comment la recherche historique a-t-elle influencé les décisions artistiques pour cette production?
Le premier aspect clé était que la structure de la pièce était fondée sur le processus de recherche historique. Laurence Dauphinais (créatrice de Cyclorama) nous a demandé, à moi et à Alexandre Cadieux, mon collègue conseiller historique, en quoi consistait notre processus de recherche historique, et ce processus est ensuite devenu la colonne vertébrale de la pièce. Laurence a commencé par définir le sujet – la dualité culturelle et linguistique de la scène théâtrale montréalaise – avant de se pencher sur les autres étapes clés : délimiter le champ d’étude, approfondir le contexte historique, consulter les sources primaires et remettre en question les présupposés. Ces étapes sont représentées sur scène, par exemple lorsque les personnages consultent les sources primaires en déployant des cartes et des photos.
Est venue ensuite la recherche historique proprement dite. Laurence nous a interviewés, Alexandre et moi, sur l’histoire du théâtre à Montréal du 17e siècle à nos jours, y compris sur les faits saillants des débats linguistiques, ainsi que les personnages et les événements marquants. Certaines de ces éléments ont été intégrés à la pièce, tout comme une partie de nos documents de recherche : des documents d'archives ont servi d'accessoires et ont été utilisés dans des projections ; des extraits audio d'entretiens avec des dramaturges ont été diffusés au cours du deuxième acte.
La scénographie reflétait également les perceptions des groupes linguistiques : de vraies tasses de thé agrémentaient la scène du théâtre anglophone, tandis que le théâtre francophone comportait un décor minimal, seulement un grand écran pour les projections. L’objectif était de mettre en lumière ces stéréotypes pour les déconstruire.
Quel rôle les arts créatifs peuvent-ils jouer dans l’exploration, voire la réconciliation, de récits historiques complexes?
Dans Cyclorama, Laurence utilise l’humour pour aborder des récits historiques complexes, car ce procédé nous fait réfléchir, rire, reconsidérer nos façons de voir et résister aux idées simplistes. Le théâtre permet de ralentir le rythme; la vie quotidienne est tellement chargée que nous prenons rarement le temps de nous arrêter pour comprendre où nous en sommes. En art dramatique, l’activité devient une action intentionnelle conçue pour susciter la réflexion. Quand nous nous trouvons parmi le public d’un théâtre, on nous montre des choses qui peuvent être réelles ou non, mais le spectacle constitue un moment et un lieu à part qui nous offre, ou nous invite à adopter, une perspective différente sur ce qui se trouve devant nous.
Y a-t-il une pièce, un spectacle ou un livre que vous recommanderiez pour mieux comprendre le Québec anglophone à travers le théâtre?
Je recommande la pièce Angélique, de Lorena Gale, qui raconte l’histoire de Marie-Joseph Angélique, une femme noire assujettie à l'esclavage et accusée d’avoir déclenché l’incendie qui a détruit une bonne partie du Vieux-Montréal, au 18e siècle. Originaire de Montréal, Lorena Gale a écrit cette pièce en partie pour explorer les racines historiques de l’existence noire au Québec. La pièce se déroule sur deux périodes de l’histoire, établissant un parallèle entre l’époque de Marie-Joseph Angélique et les dynamiques raciales, sexuelles et linguistiques d’aujourd’hui. On y met de l’avant une série d’arguments sur le pouvoir, la marginalité et l’appartenance et, juste au moment où nous pensons avoir compris ce que nous voyons, on nous propose d’autres points de vue et d’autres angles à considérer.
