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Robert J. Talbot, Ph.D.

Robert Talbot

Gestionnaire de recherche, Commissariat aux langues officielles du Canada

décembre 2025

(Les opinions exprimées ici sont celles du chercheur et ne reflètent pas nécessairement celles de son employeur.)

Racontez-moi comment vous en êtes venu à travailler dans le domaine des langues officielles du Canada.

Je m’intéresse depuis longtemps aux relations entre anglophones et francophones au Canada. Je suis un anglophone et j’ai grandi dans les programmes d’immersion française, où l’on nous enseignait à la fois la langue et la culture, et l’on nous apprenait que le fait d’avoir deux langues officielles était quelque chose d’unique qui distinguait le Canada des autres pays.

Ce qui a particulièrement éveillé mon intérêt, c’est le référendum québécois de 1995. J’étais alors en huitième année, en Saskatchewan, et les débats entourant cet événement me rendaient perplexe. D’un côté, j’apprenais le français et on m’assurait que le bilinguisme était un atout formidable, et de l’autre, je regardais les informations et me demandais : « Que se passe-t-il ici ? Il semble clairement y avoir une histoire derrière tout cela ». 

Depuis lors, je m’intéresse à l’histoire du Canada, et plus particulièrement aux relations entre différents groupes tels que les anglophones et les francophones, les Autochtones et les non-Autochtones. Lorsqu’on examine l’histoire, il importe de comprendre le contexte, soit les raisons pour lesquelles les relations ont parfois été difficiles et se sont même rompues, alors que le Canada existe toujours. C’est l’enthousiasme que m’inspirent les personnes rassembleuses, qui s’efforcent d’améliorer les relations et de comprendre l’ensemble des parties, qui m’a amené à œuvrer dans le domaine des langues officielles.

En quoi consistent vos fonctions à titre de gestionnaire de recherche au Commissariat aux langues officielles du Canada ?

Le travail de recherche au Commissariat aux langues officielles comprend quatre volets principaux : les projets de recherche, les demandes de recherche, la liaison en matière de recherche et le soutien aux politiques (élaboration ou soutien à l'élaboration de positions politiques). Notre équipe a récemment mis en place une fonction d’« orientation stratégique » dans le cadre de laquelle nous examinons le plan à long terme de l’organisation, en tenant compte des objectifs du commissaire, et à déterminer la meilleure façon d’atteindre ceux-ci.

Comment les sujets de recherche émergent-ils au sein de votre équipe ?

En fin de compte, les projets de recherche sont avalisés par le commissaire. Ils doivent tous être conformes à ses priorités et à sa vision stratégique.

Pour formuler des recommandations à l'intention du commissaire concernant des sujets de recherche potentiels, nous suivons de près les travaux de recherche sur les langues officielles menés au sein du gouvernement et dans le milieu universitaire, et c’est pourquoi il est essentiel de tisser des liens et de rester en contact avec la communauté scientifique. En effet, c’est souvent à l’occasion d’une conférence que l’on entend parler pour la première fois des enjeux émergents. Nous consultons également nos collègues à l’interne sur les besoins en matière de recherche et nous nous efforçons de communiquer avec des chercheur.se.s de l’extérieur de notre organisme pour discuter des priorités et des possibilités. De plus, nous suivons de près diverses questions qui ont une incidence sur les communautés de langue officielle en situation minoritaire et sur la promotion des langues officielles dans l'ensemble de la société canadienne.

Donnez-nous un ou deux exemples de sujets sur lesquels vous travaillez actuellement.

Cette année, nous allons mener la troisième édition de notre vaste sondage d’opinion quinquennal sur les langues officielles.

La question de l’exogamie ou des « familles mixtes », c’est-à-dire dont l’un des parents est anglophone et l’autre francophone, m’intéresse personnellement. La proportion d’enfants issus de familles exogames au sein des communautés de langue officielle en situation minoritaire est en hausse au Canada. Ce taux est très élevé chez celle des enfants issus de familles anglophones au Québec ainsi que des familles francophones vivant hors du Québec. Je m’intéresse à la dynamique au sein de ces familles, tout particulièrement lorsque le parent parlant la langue majoritaire est bilingue.

D’après vos recherches, quelles sont, selon vous, les caractéristiques qui distinguent la communauté anglophone du Québec des autres communautés de langue officielle en situation minoritaire au Canada ?

Les contextes et les besoins des communautés linguistiques minoritaires diffèrent, mais de nombreuses préoccupations se recoupent, comme l’accès aux services. Cependant, si les communautés francophones minoritaires semblent davantage préoccupées par la préservation de leur langue en soi et par la possibilité de la parler, j’ai l’impression que la communauté anglophone du Québec est plus mobilisée par le sentiment d’être chez soi et se préoccupe plus de la façon dont elle est perçue. On constate chez elle un besoin de se sentir respectée et reconnue en tant que communauté, en tant que contributrice constructive à la société québécoise et en tant qu’alliée des langues officielles, y compris le français, partout au Canada.

Un autre élément distinctif réside dans la profondeur de sa diversité. Il s’agit du groupe de langue officielle le plus diversifié au Canada, tant sur le plan religieux que du statut de minorité visible, de la proportion de personnes nouvellement arrivées et de la diversité des langues maternelles. Les communautés francophones minoritaires sont elles aussi diversifiées, mais le Québec anglophone l’est de manière exceptionnelle, même comparativement au reste du Canada anglais.

Quels sont les mythes courants concernant les Québécois.e.s anglophones, et comment faire pour les déconstruire ?

Il existe certains idées reçues tenaces concernant cette communauté, que nous avons examinées dans notre étude Bâtir des ponts, publiée en 2024. Le mythe socio-économique persiste, mais semble s’estomper. Cependant, le mythe le plus répandu est que cette communauté n’est pas aussi bilingue ni aussi attachée au français et à la culture francophone qu’elle l’est en réalité.

Pour inviter les gens à remettre en question les idées reçues, la sensibilisation est essentielle. Il faut mettre en valeur des faits concrets, par exemple des personnes qui s’expriment publiquement en français—des anglophones qui interagissent dans cette langue à l’émission Tout le monde en parle, ou qui s’intéressent au français et à la culture québécoise. Il faut aussi pouvoir s’appuyer sur des anecdotes pertinentes et des données pour étayer nos propos. Mais le moyen le plus fructueux—et le plus difficile—consiste à établir des rapports solides entre anglophones et francophones. C’est ainsi que l’on arrive à briser les mythes : lorsque les gens se rencontrent dans des espaces communs et tissent des liens non seulement en tant que groupes linguistiques, mais aussi autour de passions et d’intérêts communs.

Concrètement, comment les recherches sur les communautés de langue officielle en situation minoritaire du Canada peuvent-elles contribuer à l’élaboration de mesures visant à soutenir leur vitalité ?

Le Plan d’action pour les langues officielles, piloté par Patrimoine canadien, est un bon exemple à cet égard : on y propose diverses mesures visant à promouvoir les langues officielles et à soutenir la vitalité des communautés de langue officielle en situation minoritaire. Les mesures recommandées dans ce plan peuvent être fondées sur la recherche. L’analyse des données du recensement et des enquêtes post-recensement est également essentielle pour permettre aux décideurs.euses de cerner les besoins des communautés de manière détaillée, ce qui peut ensuite déboucher sur des recherches plus ciblées et, espérons-le, servir de base ou de soutien à la mise en place de programmes.

Enfin, j’aime croire que notre étude Bâtir des ponts a contribué à faire avancer le débat en montrant « ce qu’est réellement la communauté, comment elle est perçue et ce qui doit changer ». Ces perceptions et les discours entourant la communauté ont une incidence réelle sur sa vitalité—elles déterminent si les gens se sentent les bienvenus, s’ils choisissent de rester et la manière dont ils prennent part à la vie publique.
 

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