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La traduction ne devrait pas être une tâche automatisable

12 octobre 2026
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Cette lettre d'opinion, écrite par René Lemieux, professeur agrégé, et Meaghan Girard, professeure adjointe au Département d'études françaises, est parue dans La Presse, le 12 octobre 2026. Lire l'article original. 

Pour éviter que la traduction soit menacée par l’intelligence artificielle, la formation universitaire devra être adaptée, plaident deux professeurs, qui croient que les programmes devraient faire de cette discipline une méthode pour penser et un espace éthique et politique plutôt qu’un travail technique.

L’an dernier, une étude de Microsoft, « Working with AI : Measuring the Applicability of Generative AI to Occupations »1, a largement circulé en présentant la traduction et l’interprétation comme les professions les plus exposées à l’automatisation par l’intelligence artificielle.

Depuis 2023, les inscriptions dans les programmes universitaires professionnalisants en traduction sont en forte baisse : la relève peut se demander pourquoi suivre un programme de 90 crédits lorsque l’intelligence artificielle générative « fait la job ».

ChatGPT et DeepL sont devenus des outils omniprésents. Mais les raisons pour lesquelles ces outils « remplacent » les traducteurs et les traductrices importent peut-être moins que les effets de cette transformation.

La question n’est peut-être pas celle de la disparition : elle est celle de la transformation. Et si l’enjeu n’était pas la traduction en soi, mais notre manière de la concevoir et la façon dont nos institutions répondent aux transformations culturelles et pédagogiques ?

La transformation de la fonction

La crise actuelle est d’abord symbolique : la traduction tend à être perçue comme une tâche technique, impersonnelle et automatisable. C’est précisément ainsi qu’elle a été envisagée dès le premier programme de recherche en intelligence artificielle, formalisé en 1956 lors de la Dartmouth Summer School.

Depuis lors, les nouvelles technologies ont régulièrement « menacé » le métier : TAUM-METEO en 1977 qui traduit les bulletins météorologiques, Google Translate en 2006 avec son moteur de traduction statistique, la traduction neurale de DeepL en 2016, et finalement les LLM en 2022.

Ces transformations n’ont pas fait disparaître la profession. Elles ont plutôt été progressivement intégrées aux pratiques et aux processus du travail de traduction, transformant les outils, les méthodes et les compétences mobilisées par les traducteurs et traductrices.

Mais ce discours sur la transformation de la traduction risque peut-être de nous faire perdre de vue l’essentiel : la traduction n’a jamais été seulement une tâche ou un métier. Elle est une fonction culturelle, un moteur de circulation des savoirs, un espace de médiation entre les langues et les imaginaires.

La réduire à une opération d’équivalence, c’est oublier qu’elle négocie les différences culturelles, fait circuler les idées et contribue au débat public. Aujourd’hui, cette fonction s’élargit encore : médiation interculturelle, accessibilité, adaptation à des publics diversifiés. Ce n’est donc pas seulement le métier qui change, c’est la définition même de la traduction qui se transforme.

La reconfiguration des expertises

La pratique de la traduction déborde désormais les frontières d’un groupe professionnel clairement délimité. Des personnes issues d’autres disciplines – chercheurs et chercheuses, artistes, essayistes, éditeurs et éditrices – traduisent elles-mêmes les textes qu’elles souhaitent faire circuler.

Il s’agit d’une reconfiguration des expertises, plus que d’une dilution des compétences. Historiquement, la traduction a été pratiquée par des intellectuels et intellectuelles venus et venues d’horizons multiples et a contribué à déplacer les cadres intellectuels.

Ce qui change aujourd’hui, c’est la redistribution du pouvoir éditorial. Les outils numériques, dont l’intelligence artificielle, permettent des décisions plus rapides et moins coûteuses, parfois hors des circuits traditionnels d’évaluation.

Prenons un cas récent : un essai en études féministes a récemment été traduit à l’aide de ChatGPT sans révision par une personne spécialisée en traduction des sciences humaines et sociales. Qui est responsable de cette médiation intellectuelle ?

Ce cas n’est ni exceptionnel ni isolé : il illustre un déplacement des responsabilités. Dans le domaine des sciences humaines et sociales, traduire ne consiste pas seulement à restituer un sens : il faut aussi savoir comment naviguer dans des traditions théoriques, des controverses et des contextes culturels précis.

Ainsi, l’enjeu n’est donc pas de préserver à tout prix des frontières professionnelles, mais de savoir qui assumera désormais cette responsabilité et comment former celles et ceux qui la porteront.

L’interdisciplinarité de la traductologie

À titre de professeur et professeure à l’Université Concordia, nous voulons faire de notre établissement un laboratoire d’innovation en traduction, où les technologies émergentes s’accompagnent d’une redéfinition du rôle des spécialistes.

À l’image des bibliothécaires redéfinissant leur métier en développant une expertise critique face à l’internet, les spécialistes de la traduction sont aujourd’hui appelés à redéfinir leur rôle.

Une profession ne disparaît que lorsqu’elle cesse de répondre à une nécessité collective. Dans un monde saturé de discours produits et traduits à grande vitesse, le besoin d’interpréter, de contextualiser, de médiatiser et d’évaluer les savoirs entre les langues demeure central.

Nos programmes devraient accueillir des étudiants et des étudiantes issus des sciences, des arts ou du génie afin de faire de la traduction une compétence transversale, une méthode pour penser et un espace éthique et politique.

Le passage par la traduction est une manière de mieux comprendre sa discipline : traduire oblige à interroger les concepts, les catégories et les présupposés qui vont de soi. Il ne s’agirait plus de former des techniciens et techniciennes de l’équivalence linguistique, mais des intercesseurs et intercesseuses capables de circuler entre langues, disciplines et traditions intellectuelles.

Les technologies y seraient intégrées comme objets d’analyse critique et terrains d’expérimentation pédagogique. Concordia affirmerait ainsi que la traduction n’est ni un simple service ni un aboutissement technique, mais un espace interstitiel où se redessinent les frontières du savoir et où se prépare l’université de demain.