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Santé mentale communautaire : à quoi et à qui accorde-t-on de l’importance?

par Marbella Carlos

People sitting cross-legged onthe floor while listening to a presentation

Lorsque j’ai entrepris mon travail à titre de boursière du programme de recherche et de promotion des droits au Centre Kapwa, je m’attendais à mener des recherches sur des enjeux politiques globaux liés à la prestation de services en santé mentale culturellement adaptés dans le contexte du Québec. Dans le cadre de mon travail, de nombreuses questions ont émergé concernant les politiques en matière de santé mentale, les processus de prise de décision et le système de santé dans son ensemble, et surtout, ce qui devait être considéré comme une donnée probante.

Cette question a pris toute son importance lorsque je suis tombée sur un rapport officiel de Statistique Canada qui m’a semblé complètement déconnecté de la réalité des communautés que je connais. Le rapport indiquait que les communautés racisées au Canada percevaient leur niveau de santé et de bien-être comme étant extrêmement élevé, la majorité des répondants qualifiant leur santé mentale de généralement très bonne ou excellente. Les membres de la communauté philippine, en particulier, faisaient état des niveaux de santé mentale et de bien-être les plus élevés et les plus avantageux. Or, cela ne correspond pas à ce que j’ai observé ou vécu, ni à ce que m’ont rapporté mes amis, ma famille et les membres de ma communauté. Les données du rapport ne reflètent pas les difficultés dont j’ai été témoin, notamment en ce qui concerne des aspects comme la pression familiale, les attentes culturelles, la stigmatisation intériorisée, la migration, l’isolement ou le manque de ressources en santé mentale culturellement adaptées et offrant un soutien adéquat.

Si les statistiques officielles indiquent que les Philippins s’en sortent bien (voire mieux que tout le monde!), comment pouvons-nous revendiquer l’obtention des ressources dont nous savons que notre communauté a besoin? Si les chiffres disent une chose, mais que la communauté nous dit autre chose, à quelles données doit-on accorder le plus de crédit?

J’ai également pris le temps de participer à des rassemblements communautaires, ce qui revêtait pour moi une importance particulière, car si je mène des recherches sur la communauté, j’en fais également partie !

Le Centre Kapwa est un organisme sans but lucratif qui aborde la question de la santé mentale et du mieux-être de la diaspora philippine au Canada dans une perspective décoloniale en faisant appel à l’art, au mouvement et au dialogue. Au cœur de cette approche se trouve le mot philippin kapwa, qui désigne un sentiment intérieur d’interconnexion avec les autres êtres humains. Le kapwa nous invite à considérer le bien-être non seulement comme une expérience individuelle, mais comme un état qui prend forme à travers les relations, les interactions communautaires, la culture, l’histoire et la responsabilité collective.

Mes recherches visaient à comprendre comment l’approche fondée sur la communauté mise de l’avant par le Centre Kapwa pourrait offrir une solution de rechange aux modèles biomédicaux dominants en matière de santé mentale et, surtout, comment ce type d’approche peut être reconnue comme une source de données légitime pour l’élaboration des politiques et le financement.

A smiling person putting items--snacks, fans, and bags of tea--on a trellis using clothes pins

J’ai abordé cette recherche en appliquant plusieurs méthodes interdépendantes. J’ai mené une analyse documentaire sur les cadres biomédicaux et communautaires en santé mentale, les soins culturellement adaptés, les approches fondées sur les arts ainsi que les expériences des communautés racisées au Canada. Je me suis entretenue avec des partenaires communautaires, des professeurs et des experts dont les travaux portent sur la recherche communautaire participative, la santé mentale, les politiques publiques et les pratiques communautaires et en santé mentale fondées sur les arts. J’ai également pris le temps de participer à des rassemblements communautaires, ce qui revêtait pour moi une importance particulière, car si je mène des recherches sur la communauté, j’en fais également partie!

Les leaders communautaires et les intervenants ont rapporté que les soins culturellement adaptés sont souvent sous-financés [...] Les approches fondées sur les arts et celles ancrées dans la communauté sont souvent considérées comme complémentaires plutôt qu’essentielles, malgré leur capacité à aborder les questions d’isolement, d’appartenance, de liens sociaux et de bien-être collectif. À maintes reprises, j’ai entendu dire que le problème ne résidait pas nécessairement dans une absence totale de données probantes, mais plutôt dans le fait que certains types de données probantes sont plus facilement reconnus que d’autres.

Au fil de la revue de la littérature et des discussions, une trame cohérente a émergé. Les systèmes de santé mentale classiques s’appuient souvent sur des données et des statistiques issues de cadres biomédicaux qui accordent la priorité au diagnostic, à la pathologie individuelle et à l’intervention clinique. Ces approches peuvent être utiles, mais elles ne reflètent pas toute la réalité. Pour les communautés racisées, la santé mentale est également façonnée par divers facteurs comme le racisme, la migration, les conditions de travail, les attentes familiales, l’identité culturelle, les antécédents coloniaux et le sentiment d’appartenance. Pour les communautés philippines en particulier, des valeurs telles que le kapwa, le collectivisme, l’interdépendance, la spiritualité et les liens communautaires sont au cœur de la conception du bien-être. Or, ces réalités sont souvent difficiles à saisir à l’aide des mesures conventionnelles.

Les membres de la communauté philippine font partie intégrante du système de santé lui-même. Nous travaillons comme infirmières, préposés aux bénéficiaires, soignants, médecins et autres professionnels de la santé. Notre communauté contribue à soutenir un système auquel bon nombre d’entre nous ont du mal à accéder lorsque nous avons besoin de soins. Le problème n’est pas que les Philippins ne comprennent pas le système de santé ou n’accordent pas d’importance à la santé mentale. En fait, il n’est pas facile de trouver des ressources adaptées à notre culture, et beaucoup d’entre nous ne se sentent pas représentés par les systèmes qui leur sont proposés. De plus, les pressions familiales et culturelles font en sorte qu’il nous est souvent difficile de parler ouvertement de santé mentale. En raison de la stigmatisation intériorisée, demander de l’aide est souvent vu comme un échec. Et lorsque les services offerts ne reflètent pas nos réalités, chercher de l’aide peut en soi devenir une expérience pénible.

People gathered around a table, looking at art materials

Je ne pense pas que la solution consiste à faire fi des statistiques, car celles-ci peuvent mettre en lumière d’importantes réalités. Les données quantitatives permettent de repérer des tendances, de révéler des disparités et d’influencer les politiques. Mais les statistiques ne reflètent jamais toute la réalité.

Les entrevues menées dans le cadre du projet ont clairement mis en évidence le fossé qui existe entre ce que mesurent les institutions et ce que vivent les communautés. Les leaders communautaires et les intervenants ont rapporté que les soins culturellement adaptés sont souvent sous-financés, tandis que les subventions accordées à court terme et les mécanismes de financement concurrentiels maintiennent les organismes communautaires dans un état d’instabilité. Les approches fondées sur les arts et celles ancrées dans la communauté sont souvent considérées comme complémentaires plutôt qu’essentielles, malgré leur capacité à aborder les questions d’isolement, d’appartenance, de liens sociaux et de bien-être collectif. À maintes reprises, j’ai entendu dire que le problème ne résidait pas nécessairement dans une absence totale de données probantes, mais plutôt dans le fait que certains types de données probantes sont plus facilement reconnus que d’autres.

Je ne pense pas que la solution consiste à faire fi des statistiques, car celles-ci peuvent mettre en lumière d’importantes réalités. Les données quantitatives permettent de repérer des tendances, de révéler des disparités et d’influencer les politiques. Mais les statistiques ne reflètent jamais toute la réalité. Un chiffre ne peut pas nous dire pourquoi une personne a cessé de suivre sa thérapie. Il ne peut pas nécessairement rendre compte du sentiment de ne pas être compris sur le plan culturel, ni décrire pleinement la pression que subissent les personnes qui soutiennent leur famille tout en étant elles-mêmes aux prises avec des difficultés. Enfin, un chiffre ne peut aider à comprendre le soulagement de se retrouver dans un espace où sa culture, sa langue et ses expériences sont d’emblée comprises et reconnues. La réalité d’une personne ne doit pas avoir préséance sur celle d’une autre. Mais un ensemble de données ne devrait pas non plus effacer des réalités dont il ne peut rendre compte.

La prochaine étape de ce projet consistera à présenter ces questions directement à la communauté. À l’automne 2026, nous organiserons une projection de film suivie d’une table ronde communautaire, parallèlement au lancement d’un sondage sur les expériences des membres de la communauté philippine en matière de santé mentale. Les résultats seront transformés en une campagne de sensibilisation qui mettra en valeur les points de vue personnels des membres de la communauté, dans le but de produire des données probantes susceptibles d’appuyer des actions de promotion des droits et d’accroître la visibilité.

La santé mentale des Philippins compte! Les soins communautaires sont importants, même s’il est difficile d’en mesurer les effets. Et si nous sommes véritablement dans un esprit de kapwa les uns envers les autres, alors nous devons inclure les personnes marginalisées : celles dont les expériences ont été minimisées, mal comprises ou jugées sans importance. La question à poser n’est donc peut-être pas simplement « qu’est-ce qui constitue une donnée probante? », mais aussi « qui compte? »

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