Yixuan Ma est une professionnelle primée de la communication d’intérêt public, spécialisée dans le développement durable et le bien-être communautaire. Ses articles ont été publiés dans The Hill Times et CityNews Montreal. Elle est également ambassadrice de One Young World, boursière du CUSEF 2024-2025 et jeune leader antiraciste sélectionnée par la Fondation canadienne des relations raciales.
Les savoirs de la Main : murales, radio, ou quand Montréal se pense elle-même
par Yixuan Ma
Photo by Renegade98
Cet article fait parti de l'édition spécial du journal de SHIFT, La recherche par et pour les communautés (septembre 2026), qui a invité des œuvres explorants qu'est-ce que ça pourrait donné si le développement relationnel, la curiosité, l'enquête collaborative, et le partage du pouvoir étaient mieux récompenser dans nos environnements de recherche et d'apprentissage.
Et si une murale du boulevard Saint-Laurent renfermait des connaissances sur la ville dont aucun article journalistique ne peut rendre pleinement compte?
Du 4 au 14 juin 2026, le 14e festival MURAL a transformé un tronçon de deux kilomètres de la Main en atelier à ciel ouvert. Quinze murales ont pris forme simultanément sous les yeux des passants qui observaient les artistes à l’œuvre. Projet TYXNA, le collectif montréalais à l’origine de Mémé la Main, a créé à cette occasion un univers de bande dessinée inspiré de Dead by Daylight, jeu vidéo conçu à Montréal qui célébrait cette année son dixième anniversaire.
La Main produit des savoirs par couches successives. Certaines murales perdurent, tandis que d’autres disparaissent sous de nouvelles créations. Toutefois, la visibilité ne suffit pas à elle seule à faire d’une œuvre d’art public une initiative communautaire. Un mur peut être accessible à tous, même si la communauté environnante n’a pas vraiment voix au chapitre relativement à ce qui y est représenté. La véritable question n’est pas de déterminer si une murale peut renfermer des savoirs, mais plutôt qui décide de ce que la ville garde en mémoire, de ce qu’on recouvre de peinture et des interprétations qui obtiennent une reconnaissance.
Les communautés construisent des savoirs au fil de leurs expériences, de leurs échanges et de leur travail créatif. Elles sont des chercheuses à part entière.
La question de la reconnaissance soulève aussi celle des savoirs considérés comme importants. La création artistique et la recherche universitaire sont souvent vues comme des modes de travail distincts, la recherche étant présentée comme une production savante qui est ensuite présentée au public. Or, cette distinction ne tient pas compte de ce qui se passe déjà. En effet, les communautés construisent des savoirs au fil de leurs expériences, de leurs échanges et de leur travail créatif. Elles sont des chercheuses à part entière.
Photo by Marco Bellucci
À peine allumons-nous la radio à quelques pâtés de maisons que nous entendons déjà les résultats des recherches menées par la ville.
En ondes depuis 1987, la station de radio CKUT 90,3 FM trouve ses origines dans le club de radio de l’Université McGill, fondé en 1921. Cette station à but non lucratif et détenue par ses membres peut compter sur des centaines de bénévoles qui élaborent sa programmation et participent à sa gestion collective. Ses archives ne se contentent pas d’enregistrer ce qui se passe à Montréal : elles préservent la manière dont les communautés perçoivent les événements qu’elles vivent.
Au cours du printemps 2026, l’émission mensuelle Radio Renoviction a invité les locataires montréalais à raconter leurs expériences de déplacement, sous le couvert de l’anonymat s’ils le souhaitaient, tout en proposant des analyses et des solutions possibles. Ces émissions constituaient des témoignages et des interprétations de première main ainsi qu’une contre-mémoire émanant de personnes qui vivaient cette crise, et leur contenu était immédiatement mis à la disposition des auditrices et auditeurs confrontés à la même situation.
Les savoirs communautaires ne sont souvent considérés comme de la recherche qu’après être passés par une institution et avoir été traduits en langue savante. Les personnes qui les produisent sont parfois mentionnées en tant que participantes, tandis que la paternité ou la maternité des œuvres revient aux personnes qui les ont recueillies et analysées.
En août 2025, Canada Black Music Archives, CKUT et l’Afrosonic Innovation Lab de l’Université de Toronto ont produit près de 15 heures de programmation consacrées à l’histoire musicale noire de Montréal. DJ, musiciens, promoteurs et historiens ont tracé le portait d’un héritage culturel allant du jazz au reggae en passant par le hip-hop, le compas et l’afrobeat. Les personnes organisatrices ont décrit ce projet comme le fruit d’une volonté de préservation culturelle, de recherche et de documentation. Ainsi, cette histoire musicale a été présentée à travers les voix, les rythmes et les opinions de celles et ceux qui l’ont façonnée.
L’Université Concordia a proposé un autre modèle au début de l’année 2026 avec Activism in Print, une exposition de zines, d’affiches et de photographies réalisées dans le cadre de diverses campagnes militantes menées à Montréal entre 2000 et 2025. La collection rendait compte de luttes ayant notamment pour thèmes la justice climatique, la souveraineté autochtone et les droits des personnes migrantes et réfugiées. Ces documents ont été reconnus comme des archives vivantes au service de l’éducation du public, et non comme de simples reliques à préserver.
exposition Activism in Print à la bibliothèque de l'Université Concordia
Une telle reconnaissance est importante. Les savoirs communautaires ne sont souvent considérés comme de la recherche qu’après être passés par une institution et avoir été traduits en langue savante. Les personnes qui les produisent sont parfois mentionnées en tant que participantes, tandis que la paternité ou la maternité des œuvres revient aux personnes qui les ont recueillies et analysées. L’affiliation institutionnelle peut avoir encore plus de poids que la contribution intellectuelle lorsqu’il s’agit de déterminer quels sont les travaux qui comptent. Et ce déséquilibre influe sur ce qui est cité, financé et préservé.
Les universités ont la possibilité d’accélérer ce changement [...] Les personnes détentrices de savoirs devraient être reconnues et rémunérées en tant qu’auteures et collaboratrices, et disposer d’un important pouvoir décisionnel sur la manière dont leur production est interprétée, consultée et préservée.
Montréal sait déjà comment générer des savoirs dans l’espace public. La prochaine étape consiste à veiller à ce que les personnes qui s’y consacrent bénéficient de la reconnaissance et des ressources nécessaires pour pousser plus loin ces connaissances.
Les universités ont la possibilité d’accélérer ce changement. Ainsi, un documentaire radiophonique devrait pouvoir constituer à lui seul un résultat de recherche définitif sans devoir être accompagné d’un article savant pour obtenir une légitimité. Le financement de la recherche pourrait être versé directement aux créatrices et créateurs communautaires, et non pas uniquement aux personnes qui étudient leur travail. Les personnes détentrices de savoirs devraient être reconnues et rémunérées en tant qu’auteures et collaboratrices, et disposer d’un important pouvoir décisionnel sur la manière dont leur production est interprétée, consultée et préservée.
Offrez une bourse de recherche – et pas seulement une résidence d’artiste – à une graffiteuse ou un graffiteur. Donnez à un quartier la possibilité de publier ses conclusions sur un mur.
La Main n’attend pas qu’on lui donne la permission pour produire des savoirs. Elle le fait déjà. La question est de savoir si les institutions se contenteront de l’observer de loin, ou si elles partageront leur autorité et leurs ressources avec celles et ceux qui permettent à la ville de se penser elle-même.