Aller au contenu principal

Grandir ensemble : réflexions sur l’agriculture urbaine ancrée dans la communauté et la transformation sociale à Montréal

par Rebeca Esquivel

People sitting cross-legged onthe floor while listening to a presentation

Remarque : Afin de préserver l’anonymat des personnes ayant participé aux entretiens mentionnés ci-dessous, chacune est désignée par sa « fonction », qu’elle soit responsable municipale, organisatrice communautaire ou responsable de jardin. Un grand merci à toutes les personnes qui ont pris le temps de s’entretenir avec moi.

Mon année en tant que chercheuse-boursière au sein du programme de recherche et de promotion des droits a débuté par une question assez classique (quoique complexe) : comment les stratégies d’agriculture urbaine et de jardins collectifs de Montréal peuvent-elles être adaptées aux besoins des communautés marginalisées et racisées vivant dans des quartiers vulnérables à l’embourgeoisement?

Cette question présuppose deux vérités :

  1. les politiques mises en œuvre à l’échelle de la ville ont un impact direct et positif sur le quotidien des membres de la collectivité, en particulier des communautés marginalisées et racisées;
  2. l’agriculture urbaine constitue un élément important au sein de ces communautés

Pour répondre à la question, j’ai passé un an à analyser les politiques de la Ville et à m’entretenir avec neuf parties prenantes de l’agriculture urbaine sur l’île de Montréal : coordonnatrices, coordonnateurs et bénévoles de jardins communautaires, responsables d’organismes communautaires et autres employés municipaux. Ces entretiens ont remis en cause les deux hypothèses et soulevé une série de questions plus vastes et complexes : pour qui ces projets sont-ils durables, dans quel but et à quel prix?

Les organisateurs de jardins peuvent lancer des jardins collectifs, mais ne sont pas assurés d’avoir plus d’une saison de culture en raison du manque de ressources matérielles ou de postes rémunérés.

Alors que je commençais à répondre à ma question initiale, j’ai rapidement compris que les documents relatifs aux politiques ne m’apporteraient pas les éclaircissements que j’espérais. Les jardins occupent une place bien établie tant dans l’opinion publique que dans les politiques gouvernementales en matière de développement durable (Jackson, 2009). Ils sont reconnus pour offrir des espaces communautaires et des environnements urbains verts, et constituent des éléments importants dans les débats sur la sécurité alimentaire (Ville de Montréal, 2021), et ce, bien que leur production alimentaire réelle, leur rôle dans l’embellissement des villes et même leurs avantages pour la société ne soient pas toujours examinés de manière critique (Tornaghi, 2014). Si toutes les formes de jardins contribuent certes à verdir les espaces urbains, elles favorisent également l’embourgeoisement des arrondissements, poussant les résidents à quitter leurs communautés historiques en raison de la hausse des loyers. Dans des quartiers tels que Notre-Dame-de-Grâce ou le quartier chinois historique de Ville-Marie, les jardins peuvent s’avérer à la fois bénéfiques et problématiques, et les stratégies à l’échelle de la ville ne tiennent pas compte de ces nuances. La Stratégie d’agriculture urbaine de Montréal, par exemple, détaille des chiffres, des visions et des échéanciers, mais ne fait guère pour mettre en lumière les défis bien réels auxquels font face les petits organismes communautaires qui œuvrent au sein de leurs communautés culturelles ou ethniques respectives.

A smiling person putting items--snacks, fans, and bags of tea--on a trellis using clothes pins

Les jardins collectifs ou collaboratifs, comme ceux qui ont fait l’objet de ma recherche, se distinguent des autres formes d’agriculture urbaine au Québec en général, et à Montréal en particulier. Les tâches et les décisions sont partagées, ce qui favorise les liens entre les membres de la communauté et soutient le développement des connaissances en matière de jardinage. En conséquence, ces espaces bénéficient de la présence d’animateurs et de détenteurs du savoir (Gouvernement du Québec, 2026). Les entretiens menés auprès des membres de la communauté ont très rapidement mis en évidence le fait que ce travail est souvent relégué au second plan en raison d’un manque de soutien municipal ou urbain continu, au-delà des fonds de démarrage initiaux (ou parfois des semences au sens propre). Ce manque de financement de base entraîne l’épuisement des bénévoles et du personnel rémunéré, et par conséquent une « perte de savoir [et] de relations pour les institutions » (Imagine Canada, 2022, p. 1).

Les entretiens ont en outre révélé que ce savoir institutionnel concerne non seulement les organismes communautaires eux-mêmes, mais aussi les moyens par lesquels le soutien matériel et le financement sont obtenus, que ce soit auprès des organismes subventionnaires ou au moyen de collaborations avec d’autres organismes communautaires. Cet aspect revêt une importance particulière puisque les discussions avec les responsables municipaux confirment ce que les organismes communautaires savent depuis longtemps : l’information et le soutien s’échangent plus librement grâce aux relations établies entre les bailleurs de fonds (financements municipaux et de la Ville compris) et les demandeurs. Ces défis ne peuvent être dissociés des réalités sociales et politiques. Le paysage du financement au Québec, à l’instar d’une grande partie du contexte fédéral, est passé d’un modèle axé sur la mission à un modèle axé sur les projets (Imagine Canada, 2022). Concrètement, cela signifie que les organisateurs de jardins peuvent lancer des jardins collectifs, mais ne sont pas assurés d’avoir plus d’une saison de culture en raison du manque de ressources matérielles ou de postes rémunérés. En conséquence, les responsables de jardins et les organisateurs communautaires doivent également renoncer au travail invisible, mais essentiel que représentent la coordination, la sensibilisation continue et les tâches administratives générales, notamment la rédaction incessante de demandes de subventions. Les personnes interrogées ont mentionné cinq à six sources de financement publiques et privées combinées, dont la plupart sont renouvelées selon des cycles d’un ou deux ans, ce qui exige en pratique la rédaction continue de demandes de subventions – une tâche que les organisateurs n’ont littéralement pas les moyens d’accomplir, mais qu’ils peuvent difficilement se permettre de négliger.

Le travail lui-même est une manifestation de l’attention portée tant aux jardins qu’aux communautés qu’ils servent.

L’analyse des politiques, les entretiens de même que les discussions avec les membres de la cohorte du programme de recherche et de promotion des droits ont confirmé la nécessité de mettre en avant le travail qui sous-tend à la fois le jardinage et l’organisation communautaire, de le visibiliser et de le valoriser. La géographie critique de l’agriculture urbaine de Chiara Tornaghi (2014) fournit un cadre conceptuel pour mener à bien cet effort, en préconisant une approche qui « replace les initiatives d’agriculture urbaine dans le contexte de régimes sociopolitiques (et alimentaires) particuliers […] et examine comment [ces] initiatives contribuent à perpétrer de nouvelles formes d’injustice… » (p. 553). Les jardins ne sont jamais simplement durables, équitables ou autonomisants. Ces caractéristiques apparaissent lorsque les membres et les organisateurs de la communauté sont mandatés par les responsables d’arrondissement et municipaux pour créer des jardins et des activités adaptés à la culture locale.

Afin de mieux comprendre et relayer les connaissances généreusement transmises par les membres et les responsables de la communauté, un manifeste a été rédigé – un processus relevant autant de la réflexion que de la communication. Les jardins sont entretenus grâce au matériel, au temps, aux compétences et aux relations des membres et des organisateurs de la communauté ainsi qu’au soutien financier permettant d’acheter le matériel et de rémunérer le temps consacré à la culture; tous ces éléments peuvent être considérés comme différentes formes de travail. Le travail lui-même est une manifestation de l’attention portée (de la Bellacasa, 2017) tant aux jardins qu’aux communautés qu’ils servent. À ce titre, les jardins ne sont durables que si le travail nécessaire à leur entretien peut être poursuivi. Pour tenter de combler en partie ce fossé, j’ai compilé une année de conversations et de réflexions en une seule fiche, à la fois physique et numérique, à l’intention des parties prenantes que j’ai identifiées. Le texte et le manifeste qui l’accompagne invitent les organisateurs communautaires, les responsables de jardins et les bénévoles à prendre connaissance des mêmes informations, à se demander qui bénéficie réellement des jardins collaboratifs et pourquoi, et à travailler ensemble pour faire en sorte d’enrichir la vie des membres de la communauté qu’ils s’efforcent de servir.

Headshot of article writer Marbella Carlos

Rebeca Esquivel est une étudiante en deuxième année de doctorat dont les recherches portent sur l’éducation en matière de changement climatique fournie dans les contextes formels et informels au Québec. Elle cherche tout particulièrement à déterminer en quoi consistent les mesures de soutien dont les éducatrices et éducateurs auraient besoin pour mener à bien cette tâche essentielle – perfectionnement professionnel, ressources, engagement communautaire. Les travaux de Rebeca Esquivel explorent différentes approches utilisées pour intégrer de manière juste et équitable l’éducation en matière de changement climatique dans divers contextes pédagogiques.

Références

Gouvernement du Québec. (2026, 11 mai). Jardiner dans les espaces publics. https://www.quebec.ca/agriculture-environnement-et-ressources-naturelles/agriculture/agriculture-urbaine/choisir-des-espaces-pour-jardiner/jardiner-dans-les-espaces-publics

Jackson, T. (2009). Prosperity Without Growth: Economics for a Finite Planet. Londres : Earthscan.

Imagine Canada. (2022). Deepening connections, strengthening communities: 2022 annual report. https://imaginecanada.ca/sites/default/files/annual-report-2022.pdf

Puig de la Bellacasa, M. (2017). Matters of care: Speculative ethics in more than human worlds. University of Minnesota Press.

Tornaghi, C. (2014). « Critical geography of urban agriculture ». Progress in Human Geography, 38 (4), p. 551-567.

Ville de Montréal. (2021). Stratégie d’agriculture urbaine 2021-2026. https://montreal.ca/articles/strategie-dagriculture-urbaine-sadapter-aux-changements-climatiques-18674

 

Retour en haut de page

© Université Concordia