Ateş Balsoy est un étudiant de premier cycle à l’Université Concordia qui spécialise en urbanisme et la géographie humaine dans le département de Géographie, Planification et Environnement. Ces intérêts de recherches incluent la ségrégation, le déplacement, l’urbanisme public et les aspects sociaux des espaces urbaines. Avant de devenir boursier du Programme de recherche et d’action collective du Centre SHIFT, il a travaillé dans plusieurs rôles avec Espace Le Havre depuis janvier 2024. Pendant ce temps, il a complété un projet de recherche sur comment les lieux spatiaux des sites d’hébergement temporaires au niveau fédéral contribuent aux expériences urbaines des demandeurs d’asile. Quand il ne travaille pas sur sa recherche ou ces études, vous pouvez lui trouver a l’écrit de nouvelles, faire de céramique et le collimage.
Enseignements à tirer des actions de soutien aux personnes migrantes au Québec
par Ateş Balsoy
Cet article fait parti de l'édition spécial du journal de SHIFT, La recherche par et pour les communautés (septembre 2026), qui a invité des œuvres explorants qu'est-ce que ça pourrait donné si le développement relationnel, la curiosité, l'enquête collaborative, et le partage du pouvoir étaient mieux récompenser dans nos environnements de recherche et d'apprentissage. Cet article en particulier a été écrit part l'un des Fellows du programme de recherche et d'action collective du Centre SHIFT.
En tant que boursière du Programme de recherche et d'action collective du Centre SHIFT, j’avais pour mandat de collaborer avec Espace Le Havre dans le cadre d’un projet de recherche participative visant à analyser le contexte politique et les rapports de force entourant la législation sur le regroupement familial au Québec ainsi que les récents changements politiques en la matière. La recherche que j’ai menée se voulait complémentaire à l’objectif global d’Espace Le Havre consistant à élaborer une stratégie en faveur d’une réduction des délais de regroupement familial pour les personnes protégées.
Pour pouvoir contester ces récents changements de politiques et élaborer une stratégie de mobilisation, il est essentiel de se replacer dans le contexte des efforts d’organisation déployés antérieurement au Québec en appui aux personnes migrantes. Le présent article se concentrera sur les actions de soutien aux personnes migrantes menées au Québec pendant et après l’application des mesures de confinement liées à la COVID-19; il y sera plus particulièrement question des campagnes Un statut pour tous et Asile dans la dignité, et de leur importance pour les futurs plaidoyers visant à réduire les délais de regroupement familial pour les personnes .
Climat politique déclencheur de la campagne
La pandémie de COVID-19 a révélé à quel point le Québec dépendait du travail des personnes immigrantes pour le maintien des services essentiels à la vie quotidienne. Pourtant, un bon nombre des travailleurs de première ligne qui, pendant le confinement, effectuaient des tâches dangereuses n’avaient pas accès aux mesures de soutien social en raison de leur statut de demandeurs d’asile ou d’immigrants en situation précaire (Stein, 2026). Ces services étaient réservés aux citoyens et aux résidents permanents du Canada. En dépit de leur exclusion systémique des protections en matière de soins de santé, ces personnes étaient qualifiées d’« anges gardiens » et de « travailleurs héroïques » dans les médias par le premier ministre du Québec de l’époque, François Legault (Macpherson, 2020), ce qui a mis en évidence une importante contradiction politique : si les travailleurs immigrants étaient essentiels au point de risquer leur vie pendant la pandémie, pourquoi se voyaient-ils simultanément traités comme une population structurellement sans importance par le gouvernement? Les premières manifestations réclamant la régularisation des personnes migrantes ont émané de la communauté haïtienne de Montréal, qui a organisé une caravane de voitures devant le bureaude circonscription de Justin Trudeau, premier ministre de l’époque. Une longue série d’actions revendicatrices allait suivre.
Dans l’histoire récente de la province, on constate l’existence d’un système qui crée des exclusions et des exceptions pour les personnes immigrantes tout en dépendant d’elles; de plus, les autorités étatiques génèrent une division au sein de la société en instrumentalisant le statut d’immigration.
Transformer les cas individuels en une revendication collective
La campagne a réussi à établir un lien entre la revendication de régularisation et les divers services du Québec, notamment les services de santé, de même qu’à susciter une large couverture médiatique, mais en l’absence d’une revendication collective claire, ses acquis ont été modestes. Le gouvernement a mis en place un programme à l’intention des anges gardiens visant à accorder la résidence permanente aux demandeurs d’asile occupant des emplois de première ligne. Or, ce programme n’a finalement profité qu’à un nombre limité de personnes, car les travailleurs évoluant dans des secteurs non hospitaliers et les personnes dont le statut d’immigration ne répondait pas aux exigences du programme n’étaient pas autorisés à s’en prévaloir (Stein et Henaway, 2025). Selon cette politique, les demandeurs d’asile n’étaient « dignes » d’obtenir la résidence permanente que s’ils occupaient le « bon » emploi, pendant la « bonne » période, et s’ils appartenaient à la « bonne » catégorie d’immigration. Ce qui a propulsé le mouvement à partir de là, c’est l’hypocrisie consistant à exiger des personnes immigrantes qu’elles prouvent leur utilité pour avoir accès aux services, alors que les gouvernements pouvaient simplement invoquer le statut d’immigration comme prétexte pour leur refuser cet accès. Ainsi, ce sont les politiques du système québécois faisant du statut d’immigration la base de l’octroi des droits et de la sécurité sociale qui ont mené au lancement d’une campagne élargie revendiquant le statut pour tous et visant non seulement à mettre en lumière des failles du système d’immigration, mais aussi à transformer les cas individuels en une revendication collective.
Déterminer clairement les moyens depression pour faire avancer les revendications
La campagne pour un plan national pour l’asile dans la dignité du Conseil canadien pour les réfugiés s’est inspirée des enseignements tirés de la campagne Un statut pour tous et toutes : un système d’immigration qui accorde des droits en fonction de l’utilité économique équivaut à retirer du même coup ces droits aux personnes jugées « moins utiles »; par conséquent, la campagne a présenté l’obtention du droit d’asile comme une question d’infrastructure publique, de dignité et de responsabilité gouvernementale. En exigeant une réorganisation des institutions, la campagne a remis en question la politique d’abandon du gouvernement provincia l et sa pratique consistant à ériger des frontières en invoquant le statut d’immigration (Gagnon, 2020).
La campagne comportait des revendications clairement définies :
- Mettre en place des centres d’accueil;
- octroyer un financement fédéral durable pour des services d’hébergement à court terme et des logements de transition;
- élargir les critères d’admissibilité aux services d’aide à l’établissement;
- veiller à ce que les personnes demandeuses d’asile bénéficient de services d’aide juridique adéquats;
- simplifier le processus de demande d’asile et de détermination.
Ces revendications plaidaient en faveur d’un renforcement des infrastructures communautaires existantes et de l’accessibilité pour tous des services gouvernementaux (Conseil canadien pour les réfugiés, 2024).
La campagne Un statut pour tous et toutes ainsi que celle pour l’asile dans la dignité vont encore plus loin, tout comme d’autres initiatives telles que la Campagne québécoise pour la régularisation et la justice migrante. Dans l’histoire récente de la province, on constate l’existence d’un système qui crée des exclusions et des exceptions pour les personnes immigrantes tout en dépendant d’elles; de plus, les autorités étatiques génèrent une division au sein de la société en instrumentalisant le statut d’immigration (Stein et Henaway, 2025).
Passer en revue les campagnes antérieures afin de tirer des enseignements en matière d’organisation pour le regroupement familial
Les enseignements tirés des campagnes Un statut pour tous et Asile dans la dignité devraient être pris en compte pour la conception d’une nouvelle campagne visant à améliorer le système de regroupement familial. Alors que le Collectif québécois des personnes protégées oubliées a commencé à travailler sur ses revendications (projet pour la réunification familiale des réfugiés, 2026), l’histoire récente de la mobilisation en appui aux personnes migrantes dans la province constituera un guide solide pour la suite des choses. La campagne Un statut pour tous a démontré l’importance de transformer des cas individuels en une revendication collective et de mettre en lumière les failles du système d’immigration. La campagne Asile dans la dignité a révélé la pertinence de mener des campagnes qui mettent de l’avant des revendications ciblées et de s’appuyer sur les pratiques existantes. Ces deux campagnes ont également permis de constater qu’il vaut mieux formuler des revendications structurelles plutôt que procédurales et jeter des ponts avec d’autres luttes.
En fin de compte, ces campagnes ont été menées avant tout par des gens qui se sont courageusement rassemblés et ont essayé différentes stratégies; leurs expériences comptent à bien des égards, et leurs connaissances nous éclairent sur la manière de poursuivre notre travail d’organisation aujourd’hui.
Ces enseignements sont essentiels pour mener des actions de mobilisation et de promotion des droits en faveur d’une réduction des délais de regroupement familial pour les personnes protégées. Ce même système qui régit la reproduction de la vie des migrants se révèle également violent envers les familles en raison de ses conséquences néfastes – séparation prolongée, distance et délais d’attente (Conseil canadien pour les réfugiés, 2024). Le Québec est la seule province à ne pas participer à l’initiative d’accueil lancée par le gouvernement fédéral en novembre 2025, qui a pour but d’accorder la résidence permanente à 115 000 personnes protégées d’ici la fin de 2027 (Clark-Kazak, 2026). Le gouvernement de la CAQ a décidé de traiter un maximum de 13 000 demandes de regroupement familial selon le principe du premier arrivé, premier servi, jusqu’en juin 2026. Ce quota ayant été atteint en juillet 2025, toutes les nouvelles demandes ont été suspendues jusqu’au 25 juin 2026. Or, près de 40 000 personnes protégées attendent une décision en matière de résidence permanente et de regroupement familial au Québec seulement, alors que le gouvernement provincial a fixé un objectif annuel de seulement 4 950 résidences permanentes pour 2026 et au-delà (ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, 2025). Les changements politiques actuels n’ont rien de nouveau. Pour amorcer la mobilisation en vue d’une nouvelle campagne, le Collectif québécois des personnes protégées oubliées a l’occasion de tirer des leçons de l’histoire récente de la province : mettre en lumière les failles des nouvelles politiques, bâtir une solide mobilisation pour relier les récits individuels à une revendication collective, et prendre appui sur les pratiques existantes.
Les enseignements tirés des actions précédentes vont bien au-delà de la simple compréhension de la manière dont elles ont mobilisé les gens et de ce qu’elles ont accompli. La force de ces campagnes est qu’elles donnent aux gens la possibilité de tisser des liens malgré leurs différences, dans un contexte historique bien précis, de façon à créer des réseaux de collaboration permettant de contrer un cadre systémique propice à l’atomisation. Lorsque nous examinons ces différentes expériences dans le cadre historique où elles s’inscrivent, nous pouvons mieux nous situer dans le contexte dans lequel nous vivons et comprendre ce qui a été fait avant nous. Pour mener des campagnes efficaces, il nous faut adopter une approche plus approfondie de l’étude des mouvements sociaux et considérer notre époque comme le point d’arrivée auquel nous ont menés les campagnes réalisées antérieurement. En fin de compte, ces campagnes ont été menées avant tout par des gens qui se sont courageusement rassemblés et ont essayé différentes stratégies; leurs expériences comptent à bien des égards, et leurs connaissances nous éclairent sur la manière de poursuivre notre travail d’organisation aujourd’hui.
Références
Conseil canadien pour les réfugiés. Un plan national pour l’asile dans la dignité, Conseil canadien pour les réfugiés, 4 avril 2024, page consultée le 17 août 2026, à https://ccrweb.ca/fr/plan-national-asile-dignite-5-piliers-cles.
Conseil canadien pour les réfugiés. Lettre ABC-CCR concernant la réunification familiale des réfugiés, 29 avril 2024, Conseil canadien pour les réfugiés, page consultée le 17 août 2026 à https://ccrweb.ca/fr/lettre-abc-ccr-concernant-reunification-familiale-refugies.
Clark-Kazak, C. Foire aux questions : plaidoyer en faveur de la réunification familiale, Réunification familiale des réfugiés, 2026, page consultée le 17 août 2026, à https://refugeefamilyreunification.ca/fr/plaidoyer/faq-permis-sejour-temporaire.
Gagnon, A. C. Immigration policy in Québec-Canada as a case study of incrementalism, Administration publique du Canada, no 63, vol. 2, 18 juin 2020, p. 247-270, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/capa.12375.
Macpherson, D. « Macpherson: Legault’s response to migrant “angels” is embarrassing », 5 août 2020, The Gazette, https://montrealgazette.com/opinion/columnists/macpherson-legaults-response-to-migrant-angels-is-embarrassing/.
Ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration. Regroupement familial – Atteinte du nombre maximal de demandes pouvant être reçues pour parrainer certains membres de la famille, Statistique Canada, 9 juillet 2025, page consultée le 17 août 2026, à https://www.quebec.ca/nouvelles/actualites/details/regroupement-familial-atteinte-nombre-maximal-demandes-recues-63794.
Réunification familiale des réfugiés. Collectif québécois des personnes protégées oubliées, 2026, Réunification familiale des réfugiés, page consultée le 17 août 2026, à https://refugeefamilyreunification.ca/fr/collectif-quebecois-des-personnes-protegees-oubliees.
Stein, J. L., et M. Henaway. « “Guardian Angels”: Essential work, conjunctural crises, and shifting sovereignty in COVID Quebec », Environment and Planning C: Politics and Space, vol. 44, no 2, 25 août 2025, p. 254-273, https://doi.org/10.1177/23996544251371441.
Stein, Jessie Lauren, « Precarious Status, Essential Work: Migrant Labor, Social Reproduction, and the Politics of Regularization in Covid Quebec »,CUNY Academic Works, 2026, https://academicworks.cuny.edu/gc_etds/6606.