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De choc pétrolier à crise alimentaire : les répercussions du blocage du détroit d’Ormuz sur nos campus

par Nasreen Begum

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Pendant un bref moment, Internet s’est enflammé pour Dolores Leis Antelo, une productrice de pommes de terre espagnole surnommée « la jumelle de Trump » en raison de sa ressemblance frappante avec le président américain. Mais tandis que les internautes rigolaient, Dolores Leis Antelo était en deuil. Lorsque les journalistes lui ont demandé ce qu’elle pensait de la politique américaine,

elle a balayé la question du revers de la main, la voix accablée par une réalité bien plus pressante : une invasion de papillons de nuit mettant en péril sa ferme de pommes de terre.

C’est là toute la tragédie de 2026. Pendant que le monde regarde les dirigeants traiter leurs rivaux de « salauds » dans le feu du conflit entre l’Iran et les États-Unis, les gens qui nous nourrissent sont confrontés à des coûts en hausse, à des conditions de culture instables et à un avenir incertain.

Comment un enjeu pétrolier fait-il bondir le prix des aliments?

On présente souvent le détroit d’Ormuz comme un « enjeu pétrolier » : il sert en effet de voie de transit à un cinquième du pétrole et du gaz naturel liquéfié (GNL) de la planète, ce qui en fait l’un des principaux goulots d’étranglement énergétiques du monde. Mais dans un système alimentaire mondialisé, un enjeu lié au pétrole peut rapidement se muer en crise alimentaire.

En avril 2026, le prix du pétrole brut de référence Brent transitant par le détroit a dépassé les 120 dollars le baril. Les analystes d’Axios et de l’Agence internationale de l’énergie préviennent que les prix pourraient atteindre 200 dollars si le blocus ne prend pas fin d’ici le milieu de l’année. Selon le Programme alimentaire mondial, 45 millions de personnes de plus pourraient se retrouver en état de famine aiguë si la flambée des prix de l’énergie devait se poursuivre.

Lorsque les flux énergétiques s’interrompent, les systèmes alimentaires s’effondrent à leur tour.

Pourquoi?

Parce que chaque maillon de notre système alimentaire dépend des combustibles fossiles. Le carburant propulse les tracteurs, le gaz naturel sert à produire des engrais synthétiques et le diesel permet de transporter les denrées alimentaires d’un continent à l’autre. Lorsque les flux énergétiques s’interrompent, les systèmes alimentaires s’effondrent à leur tour. Il n’y a pas de marge de manœuvre : telle est la réalité d’un système fondé sur des flux énergétiques constants.

Les récentes perturbations découlant des tensions dans la région ont déjà commencé à exposer cette fragilité. Selon les États-Unis, plus de 20 % des exportations mondiales d’engrais restent bloquées en raison des obstructions liées au conflit en cours, ce qui crée un goulot d’étranglement qui menace les futures récoltes. L’urée, l’un des engrais les plus utilisés au monde, dépend du gaz naturel pour près de 80 % de son coût de production. Or, son prix a bondi de près de 19 % rien que durant la première semaine de mars. C’est ainsi que la hausse des prix du gaz entraîne une inflation alimentaire.

Les effets se font déjà sentir. La perturbation de la chaîne d’approvisionnement provoquée par la guerre en Iran perturbe d’ores et déjà l’expédition des marchandises et entraîne une hausse des coûts de transport, d’énergie et d’emballage, qui finira par se répercuter sur les consommateurs. Lactalis, plus grande entreprise laitière du monde, prévient que les produits laitiers coûteront plus cher à cause de la guerre en Iran.

Nous avons créé un système alimentaire dans lequel consommateurs et producteurs évoluent dans deux réalités complètement différentes – et cette distance nous empêche de voir le coût réel.

Les répercussions ne sont pas les mêmes partout; ce sont toujours les plus économiquement vulnérables qui sont touchés les premiers et le plus durement. Lorsque les prix du pétrole augmentent, ce n’est pas seulement le carburant qui devient inabordable, mais aussi la nourriture. Dans ce cas précis, ce sont les pays qui dépendent fortement des importations, comme certains pays d’Afrique et d’Asie du Sud, qui paient le prix le plus élevé.

Qu’est-ce que cette situation implique pour nous au Canada?

Pour la population canadienne, cette vulnérabilité est souvent invisible. Le détroit d’Ormuz peut être perçu comme une lointaine menace de guerre, mais la sécurité alimentaire nationale est une illusion fondée sur la stabilité mondiale. Selon SenCanada, plus de 80 % des produits frais importés au Canada transitent par les États-Unis, en passant par les ports américains et le réseau routier transfrontalier. Cela signifie que les perturbations sur les marchés énergétiques mondiaux ne se limitent pas aux zones d’outre-mer : elles s’étendent aux chaînes d’approvisionnement et se répercutent directement sur les rayons des magasins canadiens.

Cela dit, le Canada présente une contradiction frappante. Le pays produit largement assez pour nourrir sa population, mais près de 58 % de ces denrées alimentaires sont gaspillées avant même d’arriver dans nos assiettes. Cette coexistence entre surabondance et insécurité alimentaire montre que le problème ne réside pas dans la pénurie, mais dans la distribution des denrées, l’accès aux aliments et la conception du système.

Pourquoi ne voyons-nous pas ce lien?

Nous avons créé un système alimentaire dans lequel consommateurs et producteurs évoluent dans deux réalités complètement différentes – et cette distance nous empêche de voir le coût réel. Elle occulte les dommages environnementaux, le labeur nécessaire et la fragilité des systèmes qui assurent l’acheminement des produits alimentaires. Les économies modernes dépendent de flux énergétiques continus pour fournir des services essentiels, notamment l’approvisionnement alimentaire.

Dans un monde où la faim touche de plus en plus de personnes, cette situation pose un dilemme réel : cultivons-nous de la nourriture pour nous nourrir, ou du carburant à brûler?

Pourtant, les politiques mises en place s’attaquent rarement à ce problème sous-jacent. Les gouvernements ont tendance à se concentrer sur des mesures d’accessibilité financière à court terme : remises, subventions et mesures d’aide temporaires. Si ces programmes permettent d’alléger la pression immédiate, ils ne contribuent guère à réduire la vulnérabilité structurelle. Ils soignent les symptômes, et non le système. Il est impossible de stabiliser le prix des denrées alimentaires à long terme si le système qui détermine ces prix reste tributaire de chaînes d’approvisionnement instables et de marchés énergétiques fragiles.

La transition vers d’autres carburants peut-elle résoudre ce problème?

Afin de répondre à ces préoccupations énergétiques, de nombreux gouvernements se tournent vers les biocarburants, considérés comme une solution de rechange « plus écologique ». Mais cette solution comporte aussi son lot de problèmes.

Global Agrifood Implications of the 2026 Conflict in the Middle East graphic Conséquences du conflit de 2026 au Moyen-Orient sur le secteur agroalimentaire mondial

La production de biocarburants d’origine végétale nécessite d’énormes quantités d’eau et d’énergie, ce qui entraîne souvent le détournement de cultures telles que le maïs et la canne à sucre des marchés alimentaires vers les réservoirs de carburant. Dans un monde où la faim touche de plus en plus de personnes, cette situation pose un dilemme réel : cultivons-nous de la nourriture pour nous nourrir, ou du carburant à brûler?

Lorsque les systèmes alimentaires sont diversifiés et pensés à l’échelle locale, ils sont moins susceptibles de s’effondrer si une crise survient ailleurs dans le monde.

Les biocarburants n’éliminent pas cette dépendance; ils ne font qu’en modifier la nature. Au lieu de compter uniquement sur les ressources du sol, nous commençons à exercer une pression sur les terres, l’eau et les systèmes alimentaires. Le problème sous-jacent demeure : celui d’un système conçu autour d’une production à grande échelle et à forte consommation d’énergie.

Tant que la chaîne d’approvisionnement restera longue, l’agriculture industrielle continuera de dépendre d’une production d’énergie à forte consommation de carburant, d’engrais synthétiques et d’une chaîne d’approvisionnement s’étirant sur de longues distances – et nous resterons ainsi à la merci de points d’étranglement instables comme le détroit d’Ormuz.

À quoi pourrait ressembler un système alimentaire plus résilient?

Si le problème est la dépendance, la solution ne consiste pas simplement à changer de combustible, mais à mettre en place un nouveau cadre – une transformation en profondeur du mode de gestion des systèmes alimentaires. Concrètement, cela implique :

  • des chaînes d’approvisionnement plus courtes;
  • des systèmes alimentaires régionaux plus solides;
  • une production locale accrue;
  • une dépendance moindre aux engrais synthétiques;
  • des investissements dans des initiatives alimentaires communautaires.
Close-up photo of chard. Photo par F Deventhal

Les gouvernements doivent adopter de nouveaux mécanismes de gouvernance environnementale qui privilégient la proximité et l’économie circulaire plutôt que l’efficacité à l’échelle mondiale, afin de réduire la distance de la ferme à l’assiette. Il faut renforcer les systèmes alimentaires régionaux et investir dans la production locale pour atténuer les risques liés à la dépendance aux réseaux énergétiques lointains. Ces systèmes peuvent servir de petits remparts contre les bouleversements mondiaux et rendre nos systèmes alimentaires résilients et équitables.

À l’échelle du campus, cette démarche pourrait consister à développer les coopératives alimentaires, à soutenir les fournisseurs locaux, à réduire le gaspillage alimentaire et à investir dans des programmes alimentaires sous direction étudiante. Il ne s’agit pas simplement d’initiatives « intéressantes » en matière de développement durable, mais de moyens concrets de renforcer notre résilience face aux perturbations mondiales. Lorsque les systèmes alimentaires sont diversifiés et pensés à l’échelle locale, ils sont moins susceptibles de s’effondrer si une crise survient ailleurs dans le monde.

En quoi cet enjeu concerne-t-il la vie sur nos campus? 

On pourrait facilement considérer le détroit d’Ormuz comme un enjeu lointain – une question géopolitique réservée aux diplomates et aux analystes. Pourtant, il conditionne déjà les systèmes dont nous dépendons.

Il conditionne le prix des engrais. Il influe sur les coûts de transport. Il détermine ce que l’on trouve dans les rayons – et ce qu’on n’y trouve pas.

Pour les étudiantes et étudiants, ces perturbations mondiales ne sont pas une notion abstraite. Elles se traduisent par une hausse des factures d’épicerie, une diminution des options abordables sur le campus et un recours accru aux programmes d’aide alimentaire. À la Coalition alimentaire de Concordia, nous sommes à même d’observer les effets de l’instabilité mondiale sur l’insécurité alimentaire locale. De nombreux étudiants sont déjà confrontés à l’insécurité alimentaire – et lorsque les chaînes d’approvisionnement mondiales deviennent instables, ces pressions s’intensifient.

La prochaine fois que les prix du pétrole monteront en flèche, les conséquences ne se limiteront pas aux marchés de l’énergie. Elles se répercuteront sur les chaînes d’approvisionnement, les exploitations agricoles et ce que nous mettons dans nos assiettes. Elles détermineront ce qui est disponible, ce qui est abordable et qui aura de quoi manger.

Nous avons tendance à croire que la sécurité alimentaire consiste à avoir suffisamment de nourriture. Mais comme nous le rappellent les Nations Unies, cela signifie également y avoir accès de manière fiable en tout temps. Si cet accès peut être perturbé par un conflit à des milliers de kilomètres de chez nous, alors notre sécurité n’est pas du tout assurée. Cette agricultrice espagnole préoccupée par ses récoltes n’est pas un cas isolé. Elle nous rappelle à quel point nos systèmes sont devenus interconnectés et fragiles.

Alors, que pouvons-nous faire concrètement?

Essentiellement, il ne s’agit pas seulement d’une affaire de pétrole, ni même de guerre. Il est question des systèmes dont nous dépendons pour nous nourrir. Un système véritablement résilient n’est pas un système isolé, mais un système qui ne repose pas sur un seul élément susceptible de faire défaut.

Nous devons commencer par reconnaître que les systèmes alimentaires ne se limitent pas à la sphère locale : ils s’inscrivent à la fois dans un contexte mondial, environnemental et politique.

Toutefois, nous devons également prendre conscience qu’un changement ne peut pas s’opérer uniquement à l’échelle mondiale.

Le changement repose sur la manière dont nous concevons nos communautés,

dont nous soutenons les initiatives alimentaires locales,

dont nous réduisons le gaspillage,

et dont nous considérons nos aliments – non pas simplement comme des produits, mais comme les éléments d’un système.

Hands typing at a black keyboard

Lorsqu’un simple cours d’eau de 39 kilomètres de long en vient à déterminer ce dont des populations du monde entier ont les moyens de se nourrir, on ne peut plus considérer cet enjeu comme une réalité lointaine.

La prochaine fois que les prix du pétrole monteront en flèche, les conséquences ne se limiteront pas aux marchés de l’énergie. Elles se répercuteront sur les chaînes d’approvisionnement, les exploitations agricoles et ce que nous mettons dans nos assiettes. Elles détermineront ce qui est disponible, ce qui est abordable et qui aura de quoi manger.

Et cela soulève une question que nous ne pouvons plus ignorer :

Une ressource aussi essentielle que la nourriture devrait-elle dépendre d’un marché aussi volatil que celui du pétrole?

 

Sur nos campus, vous pouvez agir concrètement en appuyant les initiatives étudiantes et communautaires axées sur l’alimentation, comme La Patate du Peuple, le Hive Café et le projet Spinach Collective, en vous impliquant auprès de groupes tels que la Coalition alimentaire de Concordia, en militant pour le financement de projets visant à transformer le système alimentaire et en réduisant le gaspillage alimentaire autant que possible.

 

Mesures à prendre sur le campus :

  • Impliquez-vous auprès de la Coalition alimentaire de Concordia dans le cadre de ses activités de recherche et de promotion de la justice alimentaire, notamment le programme STIR, qui finance la mise en œuvre de projets étudiants.
  • Acquérez des compétences pratiques en matière d’alimentation grâce aux ateliers de cuisine du programme Mieux-être Concordia s et à d’autres ressources consacrées à la cuisine économique.
  • Militez pour la réduction du gaspillage alimentaire dans la vie quotidienne sur le campus (en réduisant vos achats superflus, en partageant vos surplus et en appuyant l’éducation en matière de compostage grâce à des groupes comme ENUF).
  • Restez à l’affût des mesures d’aide à l’accessibilité alimentaire offertes au Canada, notamment l’Allocation canadienne pour l’épicerie et les besoins essentiels destinée aux résidents et aux étudiants internationaux.
  • Soutenez les initiatives autochtones en matière de souveraineté alimentaire et participez aux événements du Centre SHIFT axés sur la transformation des systèmes alimentaires.
  • Appuyez l’augmentation des cotisations destinées aux initiatives de transformation
Headshot of article writer Autumn Godwin

Nasreen Begum est étudiante en environnement humain à l'Université Concordia, à Montréal (Québec). Elle se passionne pour la justice alimentaire, le développement durable et le changement impulsé par la communauté. En tant que stagiaire chargée de la sensibilisation au sein de la Coalition alimentair de Concordia, elle s'efforce de renforcer un système alimentaire équitable sur le campus, géré par les étudiants.

Bibliography

https://www.aljazeera.com/news/2026/3/17/un-warns-of-record-hunger-45-million-more-at-risk-if-iran-war-continues

https://www-annualreviews-org.lib-ezproxy.concordia.ca/content/journals/10.1146/annurev.publhealth.27.021405.102124 

http://www.jstor.org/stable/j.ctt5hhcr3 

https://www.globalbankingandfinance.com/lactalis-warns-higher-prices-iran-war-raises-costs/

Second Harvest. (2019). The avoidable crisis of food waste. https://www.secondharvest.ca/research/avoidable-crisis

https://www.universidadeuropea.com/en/blog/what-are-biofuels/. 

United Nations News. (2026). Global hunger could surge amid conflict and supply disruptions. https://news.un.org/en/story/2026/04/1167289

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