Jared Lackman-Mincoff est étudiant en quatrième année de journalisme. Il a été rédacteur en chef de la rubrique sportive et directeur de la rédaction du journal The Link.
par Jared Lackman-Mincoff
This piece was selected as part of SHIFT's special edition issue Building Narratives (May 2026), which invited pieces from our community related to "speaking truth to power" in an ever-shifting and consolidating media landscape.
Si l’on attend des journalistes qu’ils demandent des comptes aux institutions, aux individus et aux gouvernements – ce qui leur confère d’ailleurs un certain pouvoir –, on aborde toutefois rarement la manière dont chaque journaliste trouve son propre pouvoir.
Dans ce métier, le véritable défi consiste à ressentir suffisamment de force sans que celle-ci provienne de sources externes comme le statut professionnel ou d’autres personnes. C’est ce sentiment d’avoir une mission journalistique qui vous pousse à persévérer lorsque vous rencontrez des obstacles ou que le monde semble s’acharner contre vous. Cette force doit venir de l’intérieur, et elle n’est pas facile à trouver. Du moins, ça n’a pas été le cas pour moi.
Je ne corresponds pas au profil type du journaliste. La plupart des journalistes que j’ai côtoyés sont très extravertis et dynamiques. Ils engagent la conversation comme si de rien n’était. J’aime aussi discuter avec les gens, mais je ne cherche pas forcément à le faire tout le temps. Je préfère rester chez moi à lire, à regarder la télévision ou à jouer sur ma Switch plutôt que de sortir dans les bars, et j’aime mieux passer du temps avec un ami proche qu’avec un grand groupe de personnes que je connais vaguement. Comme je suis assez différent de la plupart des journalistes avec lesquels j’ai travaillé à cet égard, je ne me suis pas automatiquement intégré dans le milieu. J’ai donc dû faire des efforts pour affirmer mon pouvoir, et ce, de différentes manières.
La découverte de votre propre force en tant que journaliste peut découler d’un sujet particulier qui vous passionne, d’un média que vous admirez, d’une idée d’article qui vous tient éveillé la nuit, de la ville où vous vivez ou de celle où vous souhaitez travailler. Les sources sont si nombreuses qu’il est impossible de toutes les énumérer. Personnellement, ma principale source de motivation dans le journalisme était mon désir de couvrir l’actualité sportive. C’est ce que j’ai fait plus que toute autre chose, sous forme écrite, audio, vidéo et à la télévision. J’ai couvert les sports partout à Montréal, dans les deux langues, en pensant que ce serait ma vie.
C’est là que je me sentais chez moi, et cela m’a donné la force fondamentale dont j’avais besoin pour savoir que je pouvais réussir. Mieux encore, j’ai acquis la confiance nécessaire pour remettre en question les rapports de pouvoir et les injustices dans le monde du sport, comme les cas de discrimination lors des Jeux olympiques de Paris en 2024 ou la manière dont la Ligue nationale de hockey a géré les initiatives liées à la Fierté et à l’héritage autochtone. J’ai alors pris suffisamment d’assurance pour commencer à réfléchir aux rapports de force au sein de la société en général. Or, tout cela découle de ma passion première pour le journalisme, qui est indispensable à tout reporter.
Pour dire la vérité à ceux et celles qui détiennent le pouvoir, il est essentiel d’éprouver un sentiment d’urgence morale qui vous pousse à lutter contre les inégalités et les rapports de force déséquilibrés.
Je pense que c’est précisément là que les établissements d’enseignement peuvent améliorer leurs pratiques. La plupart des écoles de journalisme mettent en effet l’accent sur des compétences telles que la présentation de sujets, les techniques d’entrevue, la rédaction et les compétences techniques. Elles façonnent la manière dont les journalistes s’adressent aux gens et conçoivent leurs reportages. C’est d’ailleurs ce que j’ai constaté durant mes propres études de journalisme. Bien sûr, tout cela est très important et constitue une part essentielle des compétences fondamentales dont tout journaliste a besoin, mais la pièce manquante du puzzle consiste à aider les étudiantes et étudiants en journalisme à trouver leur passion pour le reportage.
En fin de compte, je ne crois pas qu’un trait de personnalité ou une compétence en particulier suffise à faire de quelqu’un un bon journaliste, d’autant plus que la technologie et les communications évoluent si rapidement qu’une compétence acquise il y a quelques mois peut déjà être obsolète.
Pour dire la vérité à ceux et celles qui détiennent le pouvoir, il est essentiel d’éprouver un sentiment d’urgence morale qui vous pousse à lutter contre les inégalités et les rapports de force déséquilibrés. Cela se traduit généralement par une mobilisation émotionnelle : si le fait d’être témoin d’injustices, d’exploitation ou de complications bureaucratiques vous touche et que vous ressentez un profond désir de défendre les plus démunis, alors vous avez franchi la première étape, qui est aussi la plus cruciale. Les compétences enseignées dans le cadre de la formation au journalisme sont essentielles, certes, mais elles n’ont de sens que si la personne qui les acquiert éprouve un fort sentiment d’appartenance au domaine.
Le plus important est de trouver votre raison d’être en tant que journaliste. Et cela ne vaut pas seulement pour ce domaine. Il s’agit d’un métier à part, mais il repose sur des principes universels [...] Tout métier exige l’acquisition de nouvelles compétences, mais la détermination ne s’apprend pas.
L’aspect le plus gratifiant du journalisme s’avère aussi son plus grand piège : vous devez faire preuve d’une passion et d’un engagement sans faille pour assumer vos responsabilités. Vous devez pouvoir annuler un dîner en famille ou des projets avec des amis que vous n’avez pas vus depuis des années pour aller couvrir les dernières actualités. Vous devez être capable de travailler à toute heure du jour et de la nuit. C’est ce qui attire les personnes qui aiment vraiment leur métier et qui n’ont jamais l’impression de travailler un seul jour de leur vie. En revanche, on peut facilement s’épuiser si l’on n’aime pas pleinement ce que l’on fait, ce qui est le cas de nombreux journalistes professionnels et étudiants.
Le plus important est de trouver votre raison d’être en tant que journaliste. Et cela ne vaut pas seulement pour ce domaine. Il s’agit d’un métier à part, mais il repose sur des principes universels. Si vous souhaitez consacrer toute votre vie, ou une grande partie de celle-ci, à une seule chose, cette chose doit vous donner le sentiment de servir une cause qui compte. Tout métier exige l’acquisition de nouvelles compétences, mais la détermination ne s’apprend pas. Parfois, il faut quelque chose en plus pour réussir à se lever le matin ou à passer 30 minutes supplémentaires au travail. C’est ça, la force, et si vous possédez cette force, tout le reste suivra.
Jared Lackman-Mincoff est étudiant en quatrième année de journalisme. Il a été rédacteur en chef de la rubrique sportive et directeur de la rédaction du journal The Link.
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