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L'action climatique n'a jamais été suffisante

Comment une approche fondée sur la justice peut réussir là où le mouvement modéré pour le climat échoue

par Nicolas Chevalier

Pour beaucoup de personnes qui habitent à soit-disant Montréal, les organisations non gouvernementales environnementales (ONGE) telles que Greenpeace, la Fondation David Suzuki et Équiterre jouent un rôle de point d’entrée à l’action climatique au sein de la société civile. Cela s’applique d’autant plus aux personnes d’origine blanche et européenne. Ces ONGE ont tendance à lancer des appels à l’action très individualisés, demandant aux gens de prendre des mesures comme signer des pétitions, faire des dons à leurs campagnes, ou changer leurs habitudes de vie. Cette approche suggère implicitement que la responsabilité morale des personnes, plutôt que le changement collectif politique ou structurel, est le moyen principal de réparer le dommage environnemental.

Le mouvement modéré d’action climatique

Dans son ouvrage Ecosocialism and Climate Justice, Eve Croeser fait référence aux ONGE et à d’autres acteurs connexes (tels que les scientifiques) comme étant les membres qui composent le « moderate climate action movement » (mouvement modéré d’action climatique), ou MCAM. Le MCAM voit les changements climatiques d’un point de vue scientifique cloisonné, avec un message aussi apolitique que possible. Ce mouvement affirme que les réchauffements climatiques causés par l’activité humaine sont l’enjeu qui presse le plus, et les émissions de gaz à effet de serre constituent sa préoccupation centrale.

En raison de ce discours scientifique centré sur la technologie, la science climatique est souvent perçue comme apolitique, tandis que les mesures prises pour lutter contre l’injustice économique et d’autres injustices sociales liées au changement climatique sont perçues comme des actions politiques. 

Cet isolationnisme climatique mène de nombreux groupes à se concentrer uniquement sur des solutions simples et techniques pour lutter contre les changements climatiques, telles que l’échange de droits d'émission de carbone basé sur le marché et les infrastructures techniques comme les digues et le déploiement de masse des véhicules électriques. Souvent, le message central du MCAM est de demander aux représentants de l'État élus dans le système colonial de « écouter la science ». Le MCAM a aussi tendance à travailler main dans la main avec les décideurs et les intérêts commerciaux, souvent pour promouvoir une forme de comptabilité carbone (le processus pour mesurer et suivre les émissions de gaz à effet de serre produites par une personne, une organisation ou une activité afin d’évaluer son incidence sur le climat et de guider les efforts de réduction des émissions) qui ne tient aucunement compte de la justice sociale.

En tant qu’acteurs·trices du MCAM, les scientifiques ont tendance à avoir une perspective réductionniste similaire centrée sur le carbone. Les scientifiques climatiques ont une vision étroite du problème, et vont souvent centrer leur attention sur les changements dans le domaine des technologies énergétiques et les investissements massifs dans le domaine de l’innovation technologique. En raison de ce discours scientifique centré sur la technologie, la science climatique est souvent perçue comme apolitique, tandis que les mesures prises pour lutter contre l’injustice économique et d’autres injustices sociales liées au changement climatique sont perçues comme des actions politiques. Cette perception demeure, car les institutions dont ces scientifiques font partie continuent de maintenir les inégalités liées à la race, au sexe et au statut économique, ce qui en limite l’accès à un groupe historiquement favorisé : les hommes blancs.

L’accès privilégié est un problème de représentation (une représentation qui servirait le peuple, pas les élites), servant aussi à « limiter la portée des recherches et restreindre les types de connexions qui sont formées dans les domaines de la science et de la technologie, ainsi que dans la société ». Cette limite de la portée des recherches est ensuite reproduite et amplifiée, car ce sont les découvertes scientifiques contribuant partiellement aux problèmes systémiques majeurs qui sont appelées à être reconnues. Bien que les initiatives d’EDI symboliques sont souvent la réponse aux préoccupations sur la représentation, ces initiatives ne suffisent pas à elles seules; le changement significatif exige aussi l’accès aux ressources, le soutien matériel, et la réorganisation des priorités institutionnelles.

Cette fixation sur l’urgence, mise de l’avant par la nouvelle vague de militantisme climatique, a entraîné des conséquences inattendues : il est de plus en plus difficile de parler de la crise climatique de manière complexe et inclusive.

En partie, la prédominance de l’action climatique axée sur la science s’explique par une longue histoire, au cours de laquelle les gens ont dû combattre le déni climatique propagé par les personnes aux pouvoirs profitant des combustibles fossiles. Cependant, le mouvement ne devrait pas se servir du déni climatique comme excuse pour ne pas tenir compte de la justice lorsqu’il milite pour des changements en matière de politiques ou des actions climatiques. Les connaissances scientifiques démontrent de plus en plus clairement que la combustion des hydrocarbures mène au réchauffement climatique. Cependant, cette emphase sur la clarté des connaissances scientifiques climatiques met rarement en contexte les systèmes sous-jacents qui ont mené à notre consommation effrénée des combustibles fossiles, et la façon dont le mouvement a soutenu les conditions et l’expansion sociétales actuelles, plutôt que d’admettre la vérité qu’il faut remettre en question le système dans son ensemble.

Si nous prenons ces facteurs en considération, nous constatons que l’émergence d’un nouveau mouvement climatique vers 2018 était à ce moment limitée par la prolifération de tous ces discours axés sur les solutions technologiques, qui étaient soudés fermement au piédestal de la science climatique.  Les gains obtenus par de nombreuses actions, telles que les grèves et les barricades, sont difficiles à quantifier, surtout si on considère que le message de la plupart de ces actions était « d’agir sur le climat », « de suivre la science », ou plus concrètement, mais encore imprécisément, de « réduire les émissions de gaz à effet de serre pour atteindre la carboneutralité d’ici 2025 ».  Ce que toutes ces actions avaient en commun, c’est qu’elles faisaient une demande à des représentant·es élu·es pour prendre meilleures décisions, tout en enlevant la possibilité au public de s’impliquer de manière plus démocratique dans le système de prise de décision au lieu de seulement choisir leurs représentant·es élu·es.

Cette fixation sur l’urgence, mise de l’avant par la nouvelle vague de militantisme climatique, a entraîné des conséquences inattendues : il est de plus en plus difficile de parler de la crise climatique de manière complexe et inclusive. Un grand nombre de nouveaux groupes ont exprimé un message mettant l’emphase sur l’urgence de la lutte contre les changements climatiques, et personne ne l’a mieux fait qu’Extinction Rébellion (ER). Bien que ce soit vrai que l’inaction face aux changements climatiques a mené le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC, connu sous le nom d’IPCC en anglais) à déclarer que l’humanité ne dispose que de 10 ans ou moins pour agir, le discours axé sur l’urgence a créé une forme d’aversion aux discussions plus profondes sur les origines politiques de la déréglementation de l’environnement.

Cette perspective axée sur l’urgence, qui vise à sensibiliser les gens à la vulnérabilité de l’humanité face à la crise climatique, peut parfois attirer de nouvelles recrues dans des efforts de mobilisation sans encourager de réflexions plus profondes sur les causes à l’origine de la crise. 

Pour des groupes tels qu’ER, cette « culture d’urgence », nommée ainsi par Zantvoort, réaffirme un besoin d’action et de mobilisation, accordant une place inférieure à la diversité des connaissances et des pratiques de soins par opposition au besoin de préserver le monde « humain », souvent représenté par un style de vie colonial occidental. Cette hiérarchie subconsciente est devenue la base de tous les groupes d’ER, car la seule exigence pour la formation d’un nouveau groupe était de suivre les principes et les valeurs initiales d’ER, sans faire preuve de jugement critique. Cette hiérarchisation est devenue apparente, à l’interne et à l’externe des groupes. Chaque groupe d’ER était supposé avoir un sous-groupe de culture régénératrice, mais selon les membres, ce principe s’est transformé en une simple liste de pratiques de prise en charge de soi.

Cette perspective axée sur l’urgence, qui vise à sensibiliser les gens à la vulnérabilité de l’humanité face à la crise climatique, peut parfois attirer de nouvelles recrues dans des efforts de mobilisation sans encourager de réflexions plus profondes sur les causes à l’origine de la crise. Cette perspective est davantage renforcie lorsque les seules solutions offertes ne consistent qu’à convaincre les personnes au pouvoir d’admettre leur manque de contrôle sur les émissions de gaz à effet de serre.

Bien que ce soient les pratiques d’ER qui sont examinées ici, un grand nombre de pratiques réaffirment les discours tenus par le MCAM, notamment le discours qui perçoit l’humanité comme un monolithe faisant face à l’extinction imminente, ce qui invisibilise « l’Autre » racisé. Cette perspective de marginalisation identifie des personnes ou des groupes construits socialement comme étant fondamentalement différents en fonction de leurs caractéristiques raciales ou ethniques, souvent d’une façon qui les marginalise ou les exclut des normes culturelles politiques ou sociales dominantes.

Cette invisibilisation de la complexité au moyen du message d’urgence éloigne davantage le mouvement MCAM d’une « approche basée sur la justice qui conçoit le changement climatique comme un produit du système colonial capitaliste patriarchal et/ou qui est inextricablement lié à la lutte de la justice sociale contre le racisme, le sexisme, le capitalisme, le capacitisme et le colonialisme ».

Un exemple a eu lieu à soit-disant Montréal : un nouveau groupe d’ER pour les jeunes a connu un conflit quand des « gauchistes extrémistes » ont demandé au groupe qu’il adopte une perspective plus large de la situation en tenant compte du racisme et de la brutalité policière, ce qui a entraîné les membres « modérés » à abandonner le groupe. Ce conflit a marqué un changement de direction dans le groupe plus large d’ER.

Vers la justice climatique

En principe, la justice climatique a émergé en partie du mouvement pour la justice environnementale (JE). Le mouvement pour la justice environnementale a été initialement créé par des communautés noires pour lutter contre le racisme environnemental aux États-Unis, motivées par la manière dont le mouvement environnemental dominant ignorait les dimensions liées à la justice sociale et aux droits de la personne. Le mouvement JE a commencé à inclure les enjeux liés au changement climatique dans leur organisation, et est devenu l’un des points d’origine du mouvement de la justice climatique.

Un autre point d’origine est la Conférence des Parties (COP) créée pour la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUC). On compte notamment les nombreuses ONGE qui se sont retirées du Réseau Action Climat International (CAN-I) durant la COP-13 au Bali en 2007, et le désillusionnement qui s’est répandu suivant la COP-15 en 2009, ce qui a entraîné la création du People's Agreement of Cochabamba en 2010 comme alternative au sommet climat organisé par le président bolivien Evo Morales. Un autre point d’origine est le manifeste pour les 27 principes de la justice climatique, développé par des ONGE dans le cadre du Sommet mondial pour le développement durable des Nations-Unies, à Johannesburg.

Une perspective de justice climatique voit le changement climatique non pas seulement comme une crise, mais plutôt comme le symptôme d’un ensemble de crises interreliées qui peut seulement être confronté avec le mantra de « changement systémique ».

L’évolution d’un mouvement ne peut pas être attribué à un seul moment ou à une série de courts moments. Les exemples cités plus haut omettent une partie importante du travail effectué par un grand nombre de militant·es pour introduire les discours axés sur la justice sociale dans les espaces d’action climatique; cependant, ces exemples peuvent servir de repères pour identifier les objectifs, les stratégies et l’idéologie sous-jacente. Les gens qui mènent un mouvement de justice climatique considèrent que la création des préjudices sociaux et écologiques provient d’une minorité d’êtres humains, qui détiennent structurellement la majorité du pouvoir.

Two people holding a banner that says "Land Back," in front of a stone monument

Bien que le MCAM et le mouvement de la justice climatique ne peuvent pas être parfaitement classés dans des catégories binaires, certaines caractéristiques peuvent aider à déterminer la place d’une organisation sur un spectre nuancé. Une position « anti- » (anti-capitaliste, anti-coloniale, anti-fasciste, etc.), un engagement profond à l’égard de l’éthique ainsi qu’une capacité à identifier et à rejeter les fausses solutions aux crises climatiques sont des principes communs dans le mouvement de la justice climatique. Une perspective de justice climatique voit le changement climatique non pas seulement comme une crise, mais plutôt comme le symptôme d’un ensemble de crises interreliées qui peut seulement être confronté avec le mantra de « changement systémique ».

la critique de l’action climatique décrite dans le présent texte ne doit pas être utilisée comme un appel à bloquer toutes les collaborations avec des groupes orientés vers la réforme. 

Lorsqu’on mentionne le spectre nuancé, il est important d’élaborer un peu plus. Bien que les ONGE soient souvent limitées par les intentions de leurs bailleurs de fonds (qu’il s’agisse de fondations philanthropiques, de donateurs individuels ou de gouvernements), elles peuvent aussi mettre en commun des ressources, allouer des fonds discrétionnaires à des projets isolés, ou former des coalitions difficiles qui permettent à des membres plus radicaux de diriger l’organisation vers des initiatives citoyennes.

Les ONGE faisaient partie de l’itération initiale de la justice climatique à l’échelle internationale, mais les espaces professionnels demeurent problématiques lorsqu’ils travaillent seulement pour la réforme du système actuel. Ce constat nous a démontré que les personnes ayant des valeurs en commun jouent, et continuent de jouer, un rôle principal dans la création de ponts capables de soutenir et de maintenir des mouvements transformateurs. Même si l’on comprend que l’efficacité des collaborations doit être constamment remise en question, la critique de l’action climatique décrite dans le présent texte ne doit pas être utilisée comme un appel à bloquer toutes les collaborations avec des groupes orientés vers la réforme. Plus souvent qu’autrement, il arrive que les personnes faisant partie de ces groupes constatent le manque d’efficacité de leur mission organisationnelle et veulent jouer un rôle pour apporter le changement radical à partir de l’intérieur.

Le travail de la justice climatique consiste à reconnaître l’humanité inhérente de ces personnes et d’évaluer l’efficacité des espaces de coalition, surtout ceux dans lesquels les ONGE devront remettre en question leur manque d’intersectionnalité en relation à leur capacité, au temps dont elles disposent et à la mission de continuer le chemin vers la libération.

Headshot of article writer Nicolas Chevalier

Nicolas Chevalier est un Québécois, blanc, queer et non-binaire qui demeure à Montréal/Tio'tia:ke. Iel est un membre actif de Justice climatique Montréal, et avance des campagnes pour de vraies solutions aux changements climatiques et pour un système de transport collectif gratuit, étendu et accessible. Nicolas s'intéresse à créer des liens entre les mouvements en faveur d'une économie écologique et de la décroissance avec la résurgence des Premiers Peuples, les perspectives queer et l'anarchisme.

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Zantvoort, F. (2021). Movement pedagogies in pandemic times: Extinction Rebellion Netherlands and (un)learning from the margins. Globalizations, 0(0), 1–14. https://doi.org/10.1080/14747731.2021.2009319

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