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L'insécurité alimentaire étudiante nécessite des solutions, pas des mesures palliatives

Pourquoi l'aide alimentaire canadienne ne suffira pas à redresser un système alimentaire défaillant

par Nasreen Begum

Debout dans l'allée des fruits et légumes du Super Marché PA à Montréal, j'ai fixé du regard l'étiquette indiquant 7 $ pour une boîte d'épinards bio, puis j'ai baissé les yeux vers le lourd sac en toile que je portais au bras, rempli de produits frais provenant du marché « Innovation Assistance Solidarity ». Je ne pouvais m'empêcher de penser : aucune remise ne peut réparer un système alimentaire structurellement défaillant.

Le 26 janvier, le gouvernement du Premier ministre Mark Carney a officiellement présenté la loi sur l'allocation canadienne pour l’épicerie et les besoins essentiels (projet de loi C-19), promettant un versement unique pouvant atteindre 950 dollars pour les particuliers et 1 890 dollars pour les familles. Même si je ne refuserais pas cet argent, cette mesure n'est qu'une solution « palliative » typique qui traite la faim comme un problème temporaire plutôt que comme un symptôme de l'effondrement écologique. 

Nous accumulons une dette écologique en raison d'une chaîne d'approvisionnement qui privilégie le profit des entreprises au détriment de la résilience locale.

En janvier et février 2026, le Canada a enregistré le taux d'inflation alimentaire le plus élevé parmi les pays du G7, à 7,3 %, soit un niveau supérieur à celui du même mois l'année dernière. Un rapport récent du campus de Concordia révèle que 67 % des étudiants sont actuellement confrontés à une certaine forme d'insécurité alimentaire. Ces conditions obligent les étudiants à faire des choix impossibles entre le loyer, les manuels scolaires et l'alimentation. Au niveau national, la situation n'est guère meilleure : un ménage canadien sur quatre n'a plus les moyens de subvenir à ses besoins essentiels ; ce chiffre passe à la moitié, voire aux trois quarts, lorsqu'il s'agit de ménages autochtones. Comme le soulignent Pellow et Brulle (2006), la justice écologique ne se limite pas à la protection de l'environnement, mais concerne également l'accès équitable aux conditions fondamentales nécessaires au bien-être humain. 

Le programme alimentaire gratuit de la coopérative Hive propose des déjeuners gratuits et des distributions de produits alimentaires.

La mesure prise par le gouvernement de nous verser de l'argent pour acheter de la nourriture apporte un soulagement temporaire, mais elle ne fait rien pour empêcher que ces denrées ne deviennent plus chères. Rien que l'année dernière, les prix du bœuf frais ou surgelé ont augmenté de 17,7 %, et ceux du café de 27,8 %. Il ne s'agit pas simplement de fluctuations du marché ; cela témoigne d'une chaîne d'approvisionnement mondiale extrêmement vulnérable face à des conditions météorologiques de plus en plus défavorables et à des conflits politiques.  Chaque fois qu'une sécheresse en Californie ou une inondation dans les Maritimes endommage une récolte, les prix dans nos supermarchés montent en flèche. Chaque fois qu'un gouvernement modifie sa position sur les droits de douane pour influencer les accords commerciaux, les répercussions se font sentir partout dans le monde. Sur un marché qui dépend fortement des produits importés et qui compte un petit nombre de grands supermarchés, ces perturbations de l'offre se traduisent par une hausse des prix de détail, et ce sont les consommateurs qui en font les frais.

Nous accumulons une dette écologique en raison d'une chaîne d'approvisionnement qui privilégie le profit des entreprises au détriment de la résilience locale.

Il faut reconnaître à Carney que les nouvelles mesures prévoient un abattement fiscal intéressant pour les serres, afin d’encourager la production nationale. Et il est vrai que l’aide alimentaire apporte un soulagement immédiat face à la crise du coût de la vie. Cependant, des fonds d’urgence dépourvus d’une solution durable à long terme et de réformes structurelles risquent de nous enfermer dans une gestion permanente de crise. Le rapport canadien sur les prix alimentaires de 2026 prévoit que la famille moyenne dépensera près de 1 000 dollars de plus en nourriture cette année. Une aide ponctuelle versée par l'État ne suffira pas à empêcher la prochaine catastrophe climatique de vider le rayon fruits et légumes de notre supermarché local. Il nous faut un changement bien plus profond.

Pour garantir que chaque Canadien, de l'étudiant à Montréal à la famille du Grand Nord, ait sa place à table, nous devons reconstruire notre système alimentaire de fond en comble.

Pour que l'alimentation soit véritablement abordable, il faut repenser en profondeur nos infrastructures alimentaires au niveau local. Il ne suffit pas de se contenter d'une simple réduction ; nous devons nous inspirer des modèles qui fonctionnent déjà très bien au niveau local. Par exemple, des initiatives alimentaires gérées par des étudiants, comme la coopérative Hive Café et la Patate du Peuple, servent des repas végétaliens gratuits du lundi au jeudi, pendant l'année scolaire. Ces organisations dirigées par des étudiants illustrent des systèmes alimentaires qui ne sont pas dictés par le marché et qui s'opposent aux grandes entreprises, offrant ainsi des produits locaux et abordables, et des aliments durables à la communauté, par solidarité et par souci d'autrui. Ces initiatives ont vu le jour sous la forme de groupes financés par une contribution des étudiants, avec un financement pouvant descendre jusqu’à 0,15 $ par crédit, ce qui signifie que les étudiants de premier cycle à temps plein payaient moins de 5 $ par an pour un déjeuner équilibré tous les jours à l’université. Le programme Hive Free Food de Loyola sert actuellement le petit-déjeuner et le déjeuner cinq fois par semaine grâce à une contribution de 35 cents, financée par les étudiants en arts et sciences. Ce programme vise à s'étendre pour devenir prochainement un groupe financé par les frais d'inscription des étudiants de premier cycle, afin d'augmenter la fréquence de son nouveau programme de dîner, afin d'augmenter la fréquence de leur nouveau programme de dîners, qui a actuellement lieu trois soirs par semaine.

Au niveau municipal, à New York, le maire Zohran Mamdani a récemment proposé un plan de 70 millions de dollars visant à créer des épiceries gérées par la ville. De même, la Ville de Montréal prévoit d'obliger les épiceries et les restaurants à faire don de leurs invendus à des banques alimentaires et à des organismes caritatifs tels que Moisson Montréal, dans le cadre du Programme de récupération alimentaire dans les supermarchés (FRSP). Cette proposition reconnaît que l'alimentation n'est pas seulement un bien de consommation privé, mais une infrastructure essentielle à la résilience d'une communauté face aux fluctuations du marché mondial. 

L'allocation canadienne pour les produits alimentaires et les produits de première nécessité pourra peut-être m'aider à payer mes courses cette semaine, mais elle ne me protégera pas de la prochaine catastrophe climatique qui détruira une récolte. Personne ne peut se soustraire à une crise écologique à coups de portefeuille. Pour garantir que chaque Canadien, de l'étudiant à Montréal à la famille du Grand Nord, ait sa place à table, nous devons reconstruire notre système alimentaire de fond en comble. Cela implique d'investir dans les serres locales, de préserver les jardins urbains et de soutenir les associations alimentaires locales au sein des communautés et des universités à travers tout le pays, afin de mettre en place les infrastructures nécessaires à la souveraineté alimentaire. Il est temps de commencer à bâtir notre avenir à partir de la terre qui se trouve sous nos pieds.

 

Headshot of article writer Nasreen Begum

Nasreen Begum est étudiante en environnement humain à l'Université Concordia, à Montréal (Québec). Elle se passionne pour la justice alimentaire, le développement durable et le changement impulsé par la communauté. En tant que stagiaire chargée de la sensibilisation au sein de la Coalition alimentair de Concordia, elle s'efforce de renforcer un système alimentaire équitable sur le campus, géré par les étudiants.

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