Vijay Kolinjivadi est professeur adjoint à l’École des affaires publiques et communautaires de l’Université Concordia. Il est coauteur de l’ouvrage The Sustainability Class, qui explore les liens entre l’environnementalisme et les classes sociales ainsi que le rôle que peuvent jouer l’action collective et le pouvoir populaire pour redonner à l’écologie sa véritable raison d’être.
Éviter l’apolitisme : la recherche au service des luttes et des aspirations des communautés
par Vijay Kolinjivadi
Photo by Dion Hinchcliffe
Cet article fait parti de l'édition spécial du journal de SHIFT, La recherche par et pour les communautés (septembre 2026), qui a invité des œuvres explorants qu'est-ce que ça pourrait donné si le développement relationnel, la curiosité, l'enquête collaborative, et le partage du pouvoir étaient mieux récompenser dans nos environnements de recherche et d'apprentissage.
Plus tôt cet été, j’ai assisté à un congrès mondial sur l’écologie politique* à Barcelone, en pleine saison touristique et pendant une vague de chaleur accablante. Comme on peut l’imaginer, j’ai dû tour à tour composer avec une offre d’hébergements limitée et hors de prix, soumettre des demandes de visa stressantes et coûteuses et attendre à la frontière des chercheuses et chercheurs issus de l’hémisphère sud; j’ai pris part à des discussions entourant les recherches émergentes sur la montée inquiétante de l’écologisme d’extrême droite, la militarisation de la conservation de la nature, la soi-disant transition « verte » et équitable et bien d’autres enjeux. Le nombre de tables rondes et de participants a explosé comparativement à la précédente présentation de cette série de congrès bisannuels. Le domaine de l’écologie politique – qui examine les façons contradictoires et asymétriques dont des concepts tels que « nature », « environnement » et « durabilité » sont compris dans le contexte capitaliste – est une discipline vers laquelle je gravite depuis plus d’une décennie. Au cours de cette période, alors que les émissions de gaz à effet de serre ont grimpé en flèche, que des inondations, des sécheresses et des feux de forêt dévastateurs ont fait rage et que de fausses solutions ont été constamment mises de l’avant par la classe des milliardaires, le nombre de chercheuses et chercheurs souhaitant présenter des travaux et s’engager dans cette discipline n’a cessé de croître.
J’ai été invité à prendre la parole dans le cadre d’une table ronde consacrée au rôle de la recherche en écologie politique et, plus largement, du milieu universitaire, à une époque où le génocide est banalisé et où l’écologie et l’environnement sont instrumentalisés pour favoriser la dépossession territoriale et l’expansion du colonialisme de peuplement. Les interrelations entre l’essor de l’IA, l’écocide et le génocide forment une inquiétante triade qui s’arrime aux divisions engendrées par les rapports de classe, de race et de genre. S’ensuivent l’effacement du savoir, les frappes chirurgicales, la multiplication des projets immobiliers de « villes intelligentes » au vernis écologique, la dépossession territoriale, l’accaparement des réserves d’eau et d’énergie, la perte d’habitat et, de manière générale, la perte de souveraineté sur son propre esprit, son corps, ses terres et sa culture (Ghantous et coll., 2026; Ashraf et Kolinjivadi, 2026). Dans l’ensemble, les universités ont adhéré à l’engouement pour les tech-bros afin de conserver les postes de haut niveau et de maintenir leur financement.
La recherche critique n’a pas non plus de balises. Si l’on ne politise pas les mécanismes et modalités de production des connaissances, les idées et les réflexions critiques finissent par jouer un rôle accru dans l’économie néolibérale du savoir.
Sans chercher à formuler des « réponses » à une situation face à laquelle nous étions tous en quête de repères, notre groupe d’experts a discuté du rôle que nous devrions jouer en tant que chercheurs et éducateurs dans un contexte de génocide. Nous avons réfléchi à ce que nous pourrions faire pour réagir à la situation, affronter et remettre en question les théories de salon et l’apathie qui règnent au sein des institutions universitaires, et souligné la nécessité d’adopter des positions concrètes et applicables en tenant compte des risques auxquels s’exposent à différents degrés les chercheurs qui adoptent un point de vue critique. Bref, nous nous sommes réunis pour déplorer cet état de paralysie devant lequel la gravité des propos échangés dans nos séminaires et nos congrès s’avère clairement insuffisante pour mettre fin aux bombes, aux drones omniprésents et aux postes de contrôle imposés par l’État d’apartheid, ni pour enrayer la prolifération des centres de données et contrer la bulle de l’IA socialement et écologiquement destructrice qu’on impose de force aux collectivités.
Ce moment de commisération et de découragement partagé face au rôle du milieu universitaire dans un contexte où l’écocide et le génocide sont devenus la norme a sans doute été pour moi le plus marquant de cette conférence de cinq jours. Malheureusement, le reste de la conférence ne semblait pas être empreint du même esprit de dialogue. Il s’est plutôt déroulé comme le font trop souvent les rassemblements universitaires : on y a présenté des recherches issues du « terrain » qui transforment les récits de souffrance en capital symbolique, profité des pauses-café pour discuter de nouveaux produits de connaissance comme ces « numéros spéciaux » publiés dans des revues prédatrices, et pontifié sur les nouvelles frontières carriéristes de la recherche guidée par la curiosité qui continuent de faire tourner l’industrie du savoir. Peut-être suis-je devenu cynique, mais il me semble qu’une démarche de production de connaissances qui reste coupée des structures politiques et économiques ainsi que des relations communautaires et écologiques dans le cadre desquelles elle est menée, ne peut prétendre tenir compte du politique.
Ainsi, une écologie politique peut très bien être apolitique, et une réflexion sur les conditions dans lesquelles s’inscrit la production des savoirs est essentielle à une réelle démarche d’écologie politique.
La recherche critique n’a pas non plus de balises. Si l’on ne politise pas les mécanismes et modalités de production des connaissances, les idées et les réflexions critiques finissent par jouer un rôle accru dans l’économie néolibérale du savoir. Les classes dirigeantes et les élites tentent alors de « gentrifier » le langage oppositionnel ou critique par des moyens toujours renouvelés faisant appel au jargon onusien ou au marketing d’entreprise « woke » branché et adapté à la génération Z. Les technoaccélérationnismes et les écomodernistes utilisent également la critique poststructuraliste d’une manière qui risque de servir l’extrême droite (Kallis et Bliss, 2019). Comme l’a écrit récemment Geo Maher, « à mesure que la critique devient une approche, et que l’approche devient une école de pensée, de nouveaux défis surgissent inévitablement, et la pensée décoloniale n’est pas à l’abri de ces dangers » (Maher, 2026, p. 4).
Max Liboiron a également formulé une réflexion particulièrement utile sur la nature coloniale de la recherche guidée par la curiosité – faisant référence à « l’esprit, au regard et aux oreilles avides » qui n’ont de cesse de savoir, de consommer et d’expérimenter.
Comment la recherche menée dans les universités peut-elle véritablement servir les communautés? Nous est-il possible de créer des espaces d’apprentissage qui associent la production de connaissances à l’établissement d’une réciprocité axée sur la transformation sociale? J’ai été inspiré par deux autres événements universitaires auxquels j’ai assisté cet été, qui adoptaient une approche très différente de celle du congrès sur l’écologie politique. Le premier était un balado organisé conjointement par The Data Fix et enregistré devant public au Centre SHIFT, en juin dernier. La rencontre réunissait des personnes impliquées dans des projets citoyens et communautaires au Canada et aux États-Unis dans le but d’échanger des pratiques exemplaires pour stopper la construction effrénée des centres de données d’IA qui sont déployés en dépit de l’opposition du public. Cet événement a démontré que les espaces et les ressources universitaires (qui sont des biens publics!) peuvent et devraient être réorientés et mis au service d’une recherche qui soutient les initiatives communautaires et les projets menés par les citoyens, pour un avenir juste et équitable pour tous et contre les chimères imposées par des intérêts privés des élites.
La deuxième rencontre était une conférence donnée au Département de génie de l’Université McGill par la chercheuse michif-allochtone Max Liboiron de l’Université Memorial, qui a fait part de réflexions tirées de son ouvrage acclamé Polluer, c’est coloniser et souligné la nécessité de mettre en place une infrastructure de résistance rejetant la tendance libérale à apaiser les intérêts contradictoires par des démarches candides prônant la réciprocité et la recherche de consensus. Max Liboiron a décrit toute une gamme de stratégies visant à « faire obstacle à la certitude patriarcale d’avoir tous les droits » (p. 139) qui sous-tend les pratiques extractives omniprésentes dans les sociétés de peuplement. Ces stratégies consistent notamment à encourager l’évaluation par la communauté des méthodes et des questions de recherche, et à privilégier l’élaboration de protocoles de souveraineté des données dans le cadre des processus de recherche. Max Liboiron a également formulé une réflexion particulièrement utile sur la nature coloniale de la recherche guidée par la curiosité – faisant référence à « l’esprit, au regard et aux oreilles avides » qui n’ont de cesse de savoir, de consommer et d’expérimenter. Lorsqu’on lui a demandé comment distinguer la recherche guidée par la curiosité d’un véritable désir de justice et d’équité dans la société, la chercheuse nous a suggéré de nous demander si nous avions d’abord été invités par les communautés à poser des questions, en précisant que le fait d’être invité découle d’un travail soutenu d’établissement de relations. Le fait d’agir par curiosité sans aucune invitation est précisément ce qui nous mène à des solutions catastrophiques comme l’IA et l’industrie spéculative dérivée de la recherche liée à l’IA. Les milliardaires se fichent de ce que les gens pensent de cette entreprise de fraude à la Ponzi qu’ils ont conçue pour s’enrichir (encore plus) rapidement.
En tant que professeur et chercheur, je souhaite privilégier une pratique qui fait clairement la distinction entre la recherche en tant que source de capital symbolique au sein du milieu universitaire – ce qui a des implications importantes, notamment pour les jeunes chercheurs – et la recherche au service de la construction d’un pouvoir social s’élevant contre le colonialisme de peuplement et le capital racial.
Les recherches qui aident les communautés ayant entrepris des luttes à résister aux fausses solutions ou à imaginer des solutions viables et souhaitables doivent s’appuyer sur une reconnaissance du rôle que nous jouons au sein des structures de pouvoir existantes, sans nier ni passer sous silence que nous nous inscrivons dans ces structures. Cette approche vise à élaborer des stratégies créatives permettant d’utiliser les ressources et les privilèges liés au pouvoir (et, plus largement, à la position de classe) dans le but de réorienter ces ressources, ces compétences, ce temps et ce travail vers la construction d’infrastructures plurielles axées sur le bien commun, ancrées dans le territoire et fondées sur une connaissance de l’histoire. Dans cette optique, des chercheuses et chercheurs se sont réunis pour discuter de méthodes intéressantes comme la cartographie des centres de pouvoir et le suivi des flux d’investissement et de leurs origines afin de soutenir les organisateurs anticolonialistes et abolitionnistes, comme ces syndicats de débardeurs dans des pays comme l’Italie et l’Inde qui refusent de décharger des navires liés à la chaîne d’approvisionnement du génocide, ou ces groupes citoyens qui contestent l’accaparement, par des géants de l’IA, de leurs sources d’approvisionnement en énergie et en eau.
En tant que professeur et chercheur, je souhaite privilégier une pratique qui fait clairement la distinction entre la recherche en tant que source de capital symbolique au sein du milieu universitaire – ce qui a des implications importantes, notamment pour les jeunes chercheurs – et la recherche au service de la construction d’un pouvoir social s’élevant contre le colonialisme de peuplement et le capital racial. Cette posture exige de savoir quels rôles les chercheurs devraient jouer compte tenu du pouvoir relatif qu’ils détiennent au sein de la structure de classe universitaire, notamment quand céder sa place à d’autres. Elle nécessite aussi de s’engager auprès des communautés d’une façon qui respecte leur expertise, et de privilégier l’établissement de relations à long terme dans le cadre du processus de recherche. Les résultats peuvent et doivent prendre de nombreuses formes en dehors du circuit des congrès et des publications. Il est essentiel, dans ce processus, de veiller à ce que la valeur des connaissances générées demeure entre les mains des mouvements et des communautés habitant le territoire, et non entre celles de l’industrie universitaire néolibérale et coloniale.
Références :
Ashraf, A., et V. Kolinjivadi. « Sustainability Fantasies / Genocidal Realities » (chapitre 3), dans A. Bae et H. Hamouchene (dir.), Towards Palestinian liberation: Global Perspectives on Anti-Colonial Resistance and Solidarity, Daraja Press, 2026, p. 87-114.
Ghantous, W., M. Joronen, et N. Shalhoub-Kevorkian. « Stench atmospheres: Policing, affect, and colonial boomeranging in Palestine/Israel », Security Dialogue 57, no 3, 2026, p. 189-201.
Kallis, G., et S. Bliss. « Post-environmentalism: Origins and evolution of a strange idea », Journal of Political Ecology 26, no 1, 2019.
Liboiron, M. Pollution is Colonialism, Duke University Press, Durham, NC, 2021.
Maher, G. « On the Materiality of Decolonization », Development and Change, 2026, p. 1-16, Doi: 10.1111/dech.70079.