Nicolas Chevalier est une personne blanche, québécoise, queer et non binaire vivant à Montréal/Tio’tia:ke. Membre de Justice climatique Montréal, iel milite activement en faveur de solutions concrètes au changement climatique et d’un réseau de transports en commun gratuit, accessible et étendu. Nicolas Chevalier s’intéresse aux façons de tisser des liens entre d’une part les mouvements prônant l’économie écologique et la décroissance et d’autre part la résurgence des Premiers Peuples, les perspectives queer et l'anarchisme.
L’action climatique ne va pas assez loin
Une approche fondée sur la justice peut réussir là où le mouvement modéré pour le climat échoue
par Nicolas Chevalier
En s’inspirant de la dissertation rédigée dans le cadre de son programme de Honours, Nicolas Chevalier, titulaire d’un diplôme de l’Université Concordia et membre de Justice climatique Montréal, explique pourquoi il nous faut adopter une approche fondée sur la justice pour que l’action climatique mène à des solutions réelles.
Pour de nombreuses personnes vivant à l’endroit communément appelé Montréal, les grandes organisations non gouvernementales (ONG) vouées à la protection de l’environnement comme Greenpeace, la Fondation David Suzuki ou Équiterre constituent la porte d’entrée vers l’action climatique au sein de la société civile, et cela est souvent encore plus vrai pour les personnes de race blanche et d’ascendance européenne. Dans leurs appels à l’action, ces ONG environnementales ont tendance à prôner des changements essentiellement individuels comme la signature de pétitions, le versement de dons à leurs campagnes ou la modification des habitudes personnelles. Cette vision des choses suggère implicitement qu’il est possible de remédier aux dommages causés à l’environnement en s’appuyant principalement sur la responsabilité morale individuelle plutôt qu’en misant sur des changements politiques ou structurels.
Le mouvement modéré pour l’action climatique
Dans son ouvrage intitulé Ecosocialism and Climate Justice, Eve Croeser désigne les ONG environnementales et les intervenants qui gravitent autour d’elles (notamment les scientifiques) par le terme de « mouvement modéré pour l’action climatique ». Ce mouvement aborde le changement climatique sous un angle étroitement scientifique, et ses messages sont des plus apolitiques. Ses tenants considèrent le réchauffement climatique d’origine humaine comme le problème le plus urgent et se préoccupent tout particulièrement des émissions de gaz à effet de serre (GES).
Vu la prévalence de ce discours scientifique centré sur la technologie, la science du climat tend à être considérée comme apolitique, tandis que les actions visant à contrer les inégalités économiques et autres injustices sociales liées au changement climatique sont perçues comme politiquement controversées.
Cet isolationnisme climatique conduit de nombreux groupes à se concentrer exclusivement sur des solutions techniques simples au changement climatique, comme l’établissement d’un marché du carbone, l’aménagement d’infrastructures techniques comme les digues et le déploiement massif de véhicules électriques. Lorsqu’il s’adresse aux soi-disant dirigeants, surtout aux élus, le mouvement modéré pour l’action climatique enjoint ces derniers à « être à l’écoute de la science». Il a également tendance à collaborer étroitement tant avec les décideurs politiques qu’avec les milieux d’affaires, et à promouvoir une forme de comptabilité carbone – processus consistant à mesurer et à suivre les émissions de GES générées par un individu, une entreprise ou une activité afin d’évaluer leur impact sur le climat et d’orienter les efforts de réduction de ces émissions – sans formuler aucune préoccupation en matière de justice sociale.
Les climatologues ont tendance à adopter une approche similaire axée sur la réduction des émissions de carbone. Ils ont une vision étroite du problème, prônant souvent des interventions techniques visant à modifier le bilan énergétique ainsi que des investissements massifs dans les innovations technologiques. Vu la prévalence de ce discours scientifique centré sur la technologie, la science du climat tend à être considérée comme apolitique, tandis que les actions visant à contrer les inégalités économiques et autres injustices sociales liées au changement climatique sont perçues comme politiquement controversées. Cette perception est bien ancrée parce que les institutions dont ces scientifiques font partie perpétuent des inégalités raciales, économiques et de genre qui en font la chasse gardée d’un groupe historiquement privilégié : les hommes blancs.
Cet accès privilégié soulève l’enjeu de la représentation (une représentation au service du peuple, et non des élites) et a pour effet de « restreindre la portée de la recherche et de limiter les liens pouvant être établis entre science, technologie et société ». Ces limites sont reproduites et amplifiées à force d’appels à la reconnaissance de résultats scientifiques qui ne reflètent qu’une partie d’un problème systémique global. Si des mesures symboliques de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) sont souvent prises en réponse aux préoccupations en matière de représentation, elles sont à elles seules insuffisantes. En effet, tout changement d’envergure nécessiterait en plus un accès équitable aux ressources, un soutien matériel et une réorganisation des priorités institutionnelles.
L’accent mis sur l’urgence de la situation par cette nouvelle vague de militantisme climatique a eu un effet pervers : il est devenu de plus en plus difficile de proposer un discours plus nuancé et inclusif sur la crise climatique.
L’enracinement de cette conception de l’action climatique centrée sur la science s’explique en partie par la longue histoire de la lutte menée contre le climatonégationnisme des pouvoirs en place qui tirent profit des énergies fossiles. Mais ce déni climatique ne devrait pas servir de prétexte pour faire l’impasse sur les considérations de justice lorsqu’il s’agit de promouvoir des changements politiques ou des actions climatiques au sein du mouvement. Les connaissances établies dans le domaine reposent sur des preuves scientifiques de plus en plus claires concernant la cause du changement climatique : la combustion d’hydrocarbures. Cependant, cette clarté scientifique s’accompagne rarement d’une prise en compte des systèmes sous-jacents qui ont conduit à une consommation effrénée de combustibles fossiles et du rôle de cette consommation dans l’existence des conditions sociétales et l’expansion que nous connaissons actuellement – autant de réalités pouvant mener à une remise en question du système dans son ensemble.
Dans ce contexte, l’émergence d’un nouveau mouvement pour le climat, autour de 2018, a été freinée par les discours surreprésentés préconisant des solutions centrées sur la technologie, qui trônaient alors solidement sur le piédestal de la science du climat. Les nombreuses actions entreprises, comme les grèves et les barrages routiers, étaient difficiles à quantifier en termes de gains quand les messages qui les accompagnaient la plupart du temps étaient « agissons pour le climat », « écoutons la science », ou un appel plus concret, mais toujours imprécis, à « réduire les émissions de gaz à effet de serre afin d’atteindre la carboneutralité d’ici 2025 ». Ce que toutes ces actions avaient en commun, c’est qu’elles s’adressaient aux élus, à qui l’on demandait de prendre de meilleures décisions, privant du même coup le public de la possibilité d’avoir une participation plus démocratique aux décisions au-delà du simple choix électoral.
L’accent mis sur l’urgence de la situation par cette nouvelle vague de militantisme climatique a eu un effet pervers : il est devenu de plus en plus difficile de proposer un discours plus nuancé et inclusif sur la crise climatique. De nombreux nouveaux groupes ont alors mis de l’avant des revendications insistant sur l’urgence de l’action climatique, mais aucun autant qu’Extinction Rebellion (ER). S’il est vrai que l’inaction en cette matière a conduit le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) à déclarer que l’humanité n’avait plus que 10 ans (voire moins) pour agir, le discours centré sur l’urgence a donné lieu à une sorte de réticence à mener des discussions plus approfondies sur les origines politiques de la déréglementation environnementale.
l’approche axée sur l’urgence peut parfois inciter des personnes nouvellement impliquées dans le mouvement à se joindre à l’effort de mobilisation sans pour autant être encouragées à mener une réflexion plus approfondie sur les causes profondes de cette crise.
Pour les groupes comme ER, cette « culture de l’urgence » – selon les mots de Fleur Zantvoort – réaffirme la nécessité d’agir et de se mobiliser, subordonnant les diverses conceptions et pratiques en matière de bienveillance à la nécessité absolue de préserver le monde « humain » – le plus souvent défini selon les critères du mode de vie colonial occidental. Cette hiérarchie inconsciente est devenue le fondement de toutes les sections d’ER. En effet, pour qu’un nouveau groupe ER puisse voir le jour, il suffisait à ses membres d’adhérer aux principes et valeurs de départ sans exercer le moindre esprit critique. Cette hiérarchisation est devenue évidente tant au sein des sections qu’à l’extérieur. Chaque section d’ER possédait théoriquement un sous-groupe voué à la culture régénératrice qui, selon les membres, s’est peu à peu réduit à une simple liste de pratiques d’autosoins.
Dans le but de sensibiliser le public à la vulnérabilité de l’humanité face à la crise climatique, l’approche axée sur l’urgence peut parfois inciter des personnes nouvellement impliquées dans le mouvement à se joindre à l’effort de mobilisation sans pour autant être encouragées à mener une réflexion plus approfondie sur les causes profondes de cette crise. Ce phénomène est encore plus marqué lorsque la solution proposée consiste uniquement à convaincre les pouvoirs en place de reconnaître leur incapacité à freiner les émissions de gaz à effet de serre.
Bien que l’accent soit mis ici sur les pratiques d’ER, nombre de celles-ci viennent renforcer les discours véhiculés par le mouvement modéré pour l’action climatique, notamment par le courant qui considère l’humanité comme un bloc monolithique menacé d’extinction imminente, conception qui efface l’existence de l’« autre » racisé. Cette « altérisation » consiste à considérer des personnes ou des groupes socialement construits comme fondamentalement différents en raison de caractéristiques raciales ou ethniques perçues, ce qui a souvent pour résultat de les marginaliser ou de les exclure des normes culturelles, politiques ou sociales dominantes.
Cette simplification motivée par l’urgence a pour effet d’éloigner toujours davantage le mouvement modéré pour l’action climatique d’« une approche fondée sur la justice selon laquelle le changement climatique est considéré comme le produit du système colonial, capitaliste et patriarcal ou comme indissociable des luttes pour la justice sociale contre le racisme, le sexisme, le capitalisme, le capacitisme et le colonialisme».
Par exemple, à l’endroit communément appelé Montréal, une section jeunesse nouvellement mise sur pied au sein d’ER a connu des tensions lorsque des « militants d’extrême gauche » ont plaidé en faveur d’une analyse plus large des enjeux, incluant le racisme et les violences policières, ce qui a provoqué le départ des membres « modérés ». Cet événement a marqué une rupture avec la ligne suivie par le noyau principal d’ER.
Vers la justice climatique
Le principe de la justice climatique est en partie issu du mouvement pour la justice environnementale. Ce dernier a été initialement créé par les communautés noires aux États-Unis autour des questions de racisme environnemental, en réaction à l’absence totale de prise en compte des aspects liés à la justice sociale et aux droits de la personne par le mouvement environnementaliste majoritaire. Le mouvement pour la justice environnementale s’est par la suite graduellement mobilisé autour de la lutte aux changements climatiques; il représente l’un des courants qui ont donné lieu au mouvement pour la justice climatique.
La Conférence des Parties (COP) à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) figure aussi parmi les sources du mouvement. Entre autres faits marquants, mentionnons le départ de nombreuses ONG du Réseau action climat international (CAN-I) à l’issue de la COP13 à Bali, en 2007, ainsi que la désillusion généralisée qui a suivi la COP15, en 2009, sentiment qui a mené à l’élaboration de l’Accord des peuples de Cochabamba, en 2010, à l’occasion du sommet alternatif sur le climat organisé par le président bolivien Evo Morales. Le manifeste des 27 principes de justice climatique élaboré par diverses ONG au Sommet mondial des Nations unies pour le développement durable en 2002 à Johannesburg est également considéré comme un des points de départ du mouvement.
Une posture de contestation (anticapitaliste, anticolonialiste, antifasciste, etc.) et un engagement profond en faveur de l’éthique, doublés d’une aptitude à rejeter les propositions de lutte contre la crise climatique considérées comme de « fausses solutions » constituent les caractéristiques d’un mouvement pour la justice climatique.
L’évolution d’un mouvement ne peut se résumer à un seul moment ou à une courte série d’événements. Les exemples précédents omettent une grande partie du travail de terrain accompli par une multitude de militants afin d’introduire un discours fondé sur la justice dans les espaces voués à l’action climatique, mais ils fournissent des éléments permettant de cerner les objectifs, les stratégies et l’idéologie sous-jacente du mouvement. Les personnes qui dirigent le mouvement pour la justice climatique considèrent que les préjudices sociaux et écologiques sont le fait d’une minorité de l’espèce humaine, qui détient structurellement la plus grande partie du pouvoir.
Si la distinction entre le mouvement modéré pour l’action climatique et le mouvement pour la justice climatique ne peut être réduite à une simple opposition binaire, certains critères permettent de situer les différentes organisations sur ce spectre complexe. Une posture de contestation (anticapitaliste, anticolonialiste, antifasciste, etc.) et un engagement profond en faveur de l’éthique, doublés d’une aptitude à rejeter les propositions de lutte contre la crise climatique considérées comme de « fausses solutions » constituent les caractéristiques d’un mouvement pour la justice climatique.
Aux yeux des tenants de ce mouvement, le changement climatique n’est pas une crise en soi, mais bien le symptôme d’un ensemble plus vaste de crises interdépendantes auxquelles on ne peut faire face qu’en prônant sans relâche un « changement systémique ».
la critique de l’action climatique exposée ci-dessus ne doit pas être interprétée comme un appel à refuser toute collaboration avec des groupes réformistes.
En ce qui concerne ce spectre complexe, il importe d’approfondir un peu la question. Si les ONG sont souvent limitées par les priorités de leurs bailleurs de fonds – fondations philanthropiques, donateurs individuels ou gouvernements –, elles peuvent également mettre leurs ressources en commun, allouer des fonds discrétionnaires à des projets ponctuels ou former des coalitions hétérogènes qui permettent aux membres les plus radicaux d’orienter l’organisation vers des projets émanant de la base.
Les ONG ont fait partie de la première vague du mouvement international de justice climatique, mais les courants professionnalisés restent problématiques lorsqu’ils ne visent qu’à apporter des réformes au sein du système actuel. On constate que les personnes dont l’action se fonde sur des valeurs ont joué et jouent toujours un rôle essentiel grâce à leur volonté de jeter des ponts pour soutenir et pérenniser les mouvements transformateurs. Étant entendu que l’efficacité des collaborations doit être constamment réévaluée, la critique de l’action climatique exposée ci-dessus ne doit pas être interprétée comme un appel à refuser toute collaboration avec des groupes réformistes. Le plus souvent, les membres de ces groupes prennent conscience de l’inefficacité de la mission de leur organisation et souhaitent contribuer, de l’intérieur, au changement radical qui s’impose.
Le travail du mouvement de justice climatique consiste à reconnaître l’humanité intrinsèque de ces personnes de l’intérieur et à évaluer l’efficacité des espaces de coalition, en particulier ceux où les ONG seront mis au défi sur le plan intersectionnel, en rapport avec la capacité, le temps et la poursuite de la quête de libération.
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