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Des chercheurs de Concordia veulent révolutionner le traitement du film analogique... à l’aide de café

Le professeur de cinéma Roy Cross et la cochercheuse Ann English du Département de chimie reçoivent une subvention de 187 000 $ pour explorer des méthodes plus sécuritaires et durables
29 novembre 2019
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Passionnés d’émulsion, Roy Cross, Kevin Teixeira et Erin Weisgerber examinent de près un film traité au moyen de café en poudre. | Photo : Daisy Woodhams

Avec pour seules ressources quelques produits chimiques à usage domestique, des denrées de base du garde-manger et une équipe de collaborateurs multidisciplinaires, Roy Cross espère révolutionner le traitement des films.

Son but? Assurer un avenir durable au support analogique et établir des pratiques plus sécuritaires pour les artistes.

Professeur de cinéma à l’École de cinéma Mel-Hoppenheim de l’Université Concordia, M. Cross nourrit une véritable passion pour le cinéma.

« Je suis un cinéaste qui travaille encore avec du film. Je m’intéresse tout particulièrement à l’émulsion. Je suis fasciné par les films sur support celluloïd projetés sur un écran. J’aime la nature tactile du film, l’action de charger et de décharger la caméra, le travail d’édition, et la patience nécessaire au processus de création d’image », affirme le professeur Cross.

Une solution de rechange non toxique au traitement de film commercial

Il traite ses films lui-même depuis plus de 25 ans. L’idée de réinventer la manière dont les films sont traités a vu le jour durant une expérience menée dans sa salle de bain.

« J’ai traité du film pendant quelques jours, en croyant avoir pris toutes les précautions nécessaires. Dans les jours suivants, j’ai remarqué la présence d’une poudre blanche – résidus des produits chimiques liquides – sur les surfaces que j’avais touchées, comme les interrupteurs dans l’appartement, la porte du frigo et les comptoirs de la cuisine. »

Roy Cross a donc consulté les fiches signalétiques des produits, documents uniformisés expliquant les dangers et les règles de manipulation des substances chimiques.

« J’ai vu des termes comme “cancérigène connu’’ et “l’emploi prolongé peut causer des lésions aux organes internes’’. Ce sont des produits que j’achetais en magasin, sans me douter qu’ils étaient à ce point dangereux », relate-t-il.

M. Cross s’est donc mis en quête d’une solution de rechange plus sûre aux produits industriels qu’il avait l’habitude d’utiliser. Dans le cadre de ses recherches, il a mené diverses expériences sous la supervision de Scott Williams à l’Institut de technologie Rochester dans l’État de New York.

M. Williams a demandé à ses étudiants de chimie de trouver des solutions de rechange aux agents révélateurs commerciaux, et c’est ainsi qu’ils ont découvert le potentiel du café soluble. Un groupe de photographes d’avant-garde a eu vent de cette étude et a entrepris de perfectionner le processus en y ajoutant d’autres ingrédients, comme la vitamine C et le carbonate de sodium. Ils ont ainsi formulé une solution appelée Caffenol.

Le professeur Cross a donc décidé de tenter l’expérience.

« J’ai tourné quelques mètres de film pour faire un essai. J’ai ensuite acheté du café Maxwell House et de la vitamine C, et j’ai mélangé le tout dans ma cuisine. J’ai ensuite utilisé cette solution pour traiter mon premier rouleau de film. Les résultats ont été remarquables », se souvient-il.

Traiter un volume important de film de manière non toxique

Roy Cross s’est ensuite demandé comment incorporer cette technique à sa propre pratique.

« J’ai décidé d’entreprendre des recherches afin de créer un laboratoire capable de traiter un important volume de film de manière non toxique et sans danger.

« Un appareil photo renferme environ 1,2 mètre (4 pieds) de film, alors qu’une caméra vidéo en contient des milliers. »

M. Cross a donc élaboré une proposition de recherche en collaboration avec Ann English, professeure émérite et titulaire de la chaire de recherche de l’Université Concordia en chimie bio-inorganique, en chimie et en biochimie.

Comme son collègue, Mme English s’intéresse au processus photochimique.

« En tant que chimiste, j’ai toujours été fascinée par l’interaction de la lumière avec la matière, que ce soit l’information qu’elle révèle ou les réactions chimiques qu’elle provoque », commente-t-elle.

Après l’octroi du financement au printemps 2018, le projet de recherche interdisciplinaire Labcaf a vu le jour.

Il en est maintenant à son premier trimestre. Les deux chercheurs ont recruté des étudiants de plusieurs disciplines, dont Kevin Andres-Teixeria (B. Bx-arts 2017), candidat à la maîtrise ès beaux-arts en sculpture, Monse Muro (B. Bx-arts 2017), candidat à la maîtrise ès beaux-arts en photographie, Erin Weisgerber (dipl. de 2e cycle 2019, B. Bx‑arts 2014), attachée de recherche et diplômée de l’École de cinéma Mel‑Hoppenheim, ainsi qu’un étudiant en chimie de Mme English.

M. Cross et Mme English ont ainsi ouvert le dialogue entre l’art et la science.

« Je crois qu’il s’agit d’une dynamique fort intéressante. Travailler avec des scientifiques est une expérience instructive et inspirante. Leurs questions me font voir les choses sous un autre angle.

« Je ne veux pas faire partie de la génération d’artistes qui tournent le dos à l’émulsion », dit-il.

Mme English dirige les recherches visant à trouver une solution de rechange au traitement de film en utilisant du café soluble.

« Après plusieurs rencontres entre les deux groupes, nous avons demandé à un étudiant en chimie d’examiner des moyens d’optimiser la manière de traiter et de fixer le film à petite échelle. Ce sera notre principale contribution au projet », explique-t-elle.

Du côté de la conception, MM. Cross et Andres-Teixeria s’affairent à élaborer des prototypes de dispositifs de développement capables d’immerger de manière prolongée des centaines de mètres de film dans plusieurs bains chimiques.

Ce projet est motivé par le désir de préserver le film analogique en rendant son traitement plus écologique et sécuritaire. Les chercheurs espèrent ainsi encourager les étudiants d’aujourd’hui et de demain à explorer ce moyen d’expression et à transmettre leurs connaissances aux générations futures.

« Il y a une part d’autopréservation dans ce projet. Je ne veux pas faire partie de la génération d’artistes qui tournent le dos à l’émulsion et la laisse sombrer dans l’oubli », admet M. Cross.

Cette recherche est également motivée par les effets néfastes des produits chimiques commerciaux sur l’environnement lorsqu’ils ne sont pas éliminés adéquatement.

« Les gens ne se doutent pas qu’ils rejettent des métaux lourds dans leur évier après avoir traité leur film. Une fois dans les égouts, ces produits chimiques se mélangent à d’autres déchets domestiques et peuvent être nuisibles à l’environnement. »

Favoriser la collaboration entre les chimistes et les cinéastes

Selon Roy Cross, l’Université Concordia offre un environnement propice à cette recherche, tant par son expertise poussée dans le domaine que par son engagement à long terme envers l’innovation interdisciplinaire.

« L’Université s’est montrée très favorable au projet. Patrick Leroux, vice-doyen de la recherche à la Faculté des arts et des sciences, est particulièrement enthousiasmé par la collaboration entre chimistes et cinéastes », soutient Mme English.

Durant la prochaine étape de Labcaf, M. Cross aura l’occasion de renouer avec ses racines de cinéaste. Il tournera un film sur une pellicule 35 mm, qui sera ensuite traitée au moyen des techniques et de l’appareil que son équipe aura mis au point.

« Ce sera le point culminant du processus : un film développé exclusivement au moyen de produits chimiques achetés à l’épicerie », indique-t-il.

M. Cross ne cherche pas une « image parfaite » du point de vue technique, mais plutôt évocatrice de l’esprit d’expérimentation et des « accidents heureux et du chaos contrôlé » qui découlent du processus de recherche et de développement.

« C’est un parcours très intéressant. Le résultat m’importe, certes, mais les rencontres que je fais et les collègues avec qui j’ai la chance de travailler sont un réel privilège pour moi en tant que professeur. »


Découvrez le projet
Labcaf.

Apprenez-en plus sur l’École de cinéma Mel‑Hoppenheim de l’Université Concordia.
 

 



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