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Un chercheur de Concordia expose les conséquences économiques et environnementales des centres de données mondiaux

Doctorant à Concordia, Patrick Brodie cherche à déterminer à qui profite l’infrastructure des médias et ce que pense le grand public des centres de données.
22 octobre 2019
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Patrick Brodie : « J’espère que mes travaux aideront à dégager la logique sur laquelle repose le développement des entreprises. »

Chaque jour, une foule de données personnelles sont échangées par Internet et recueillies par des multinationales comme Google, Facebook et Amazon. Mais où ces données sont-elles physiquement stockées? Et quelles conséquences économiques et environnementales les centres de données mondiaux ont-ils sur les zones qui les entourent?

Patrick Brodie est doctorant à l’École de cinéma Mel-Hoppenheim et professeur affilié à l’École des études irlandaises. Il espère que ses travaux aideront à lever le voile sur le fonctionnement des centres de données mondiaux en tant qu’infrastructure des médias.

M. Brodie s’est exprimé dans le cadre d’une conférence tenue à Helsinki le 21 octobre, intitulée Infrastructures and Inequalities: Media Industries, Digital Cultures and Politics (« Infrastructures et inégalités : secteur des médias, cultures numériques et politique »).

Les entreprises technologiques et médiatiques sont prêtes à aller n’importe où pour économiser quelques dollars.

Quel est le rapport entre cette photo (en haut à droite) et vos travaux à Concordia?

Patrick Brodie : C’est une photo du centre de données de Google établi dans la zone sud du parc d’affaires de Grange Castle situé à Clondalkin, dans le comté de Dublin en Irlande. L’économie irlandaise est fortement tributaire de la présence d’entreprises technologiques comme Facebook, Google, Apple, Microsoft et Amazon.

Mes travaux portent avant tout sur ce que Lisa Parks et d’autres ont appelé « l’infrastructure des médias ». Je considère les bâtiments et les sites physiques qui la composent comme des objets culturels représentatifs d’une certaine logique économique et politique, en Irlande et ailleurs.

Les centres de données sont essentiels au stockage et à la circulation de l’information à laquelle nous accédons chaque jour avec nos téléphones, ordinateurs et autres appareils électroniques. Internet tel que nous le connaissons ne pourrait fonctionner sans eux. Pourtant, ces infrastructures privées consomment énormément d’énergie et de ressources publiques, emploient très peu de personnes et font tout pour qu’on ne sache ni où elles se trouvent ni comment elles fonctionnent.

Dans le cadre de mes travaux, je cherche à savoir à qui profite l’infrastructure des médias et ce que pense le grand public des centres de données. Quelles sortes de politiques voient le jour quand les multinationales technologiques en viennent à imposer leurs volontés aux lieux d’activité et aux gouvernements? Et que peuvent faire les chercheurs pour que les ressources qu’elles consomment soient à nouveau consacrées au bien public?

Quels résultats attendez-vous de vos travaux?

PB : J’espère avant tout qu’ils aideront à lever le voile sur le fonctionnement des centres de données mondiaux en tant qu’infrastructure des médias. Mes travaux ne se limitent pas à l’étude des systèmes techniques qui les composent, comme la tubulure, le câblage, la machinerie et le reste, ou encore aux politiques de planification et d’implantation des centres de données.

Il est de notoriété publique que l’Irlande est un pays où les impôts sur les activités des entreprises technologiques, centres de données compris, sont extrêmement bas. Comment ces entreprises parviennent-elles à obtenir l’autorisation d’implanter leurs centres de données, qui pourtant nuisent à l’environnement et ne bénéficient guère à la population? Pourquoi l’Irlande est-elle prête à tout pour attirer les investissements de ces entreprises, alors que leurs fruits lui profitent si peu?

J’espère aussi que mes travaux aideront à cerner la logique des politiques irlandaises à l’égard des entreprises technologiques. Après avoir bénéficié à ces dernières, cette logique axée sur le développement économique profite désormais au secteur culturel, dont les multinationales se voient accorder de généreux crédits d’impôt destinés aux productions cinématographiques. J’espère que mes travaux aideront à dégager la logique gouvernementale et culturelle sur laquelle repose le développement des entreprises.

Selon vous, quelles seront les retombées de vos travaux sur la vie des gens?

PB : On peut s’interroger sur l’intérêt de critiquer ces entreprises plutôt que de proposer des solutions. J’estime pourtant qu’il faut ralentir la croissance de certains secteurs – en particulier ceux qui nuisent à l’environnement, comme c’est le cas pour les centres des données. J’espère que mes travaux amèneront certains à comprendre que l’Irlande se trompe en misant sur l’investissement transnational pour assurer son avenir économique (et environnemental). Il est essentiel d’intégrer cette perspective afin d’œuvrer pour plus de justice.

Les entreprises technologiques et médiatiques sont prêtes à s’implanter n’importe où pour économiser quelques dollars et profiter d’un cadre commercial et réglementaire favorable. Leurs initiatives « écologiques » ne visent pas nécessairement à contribuer au développement durable, mais plutôt à soigner leur image publique. Un regard très critique s’impose face aux gouvernements qui leur versent de l’argent et leur confèrent des pouvoirs dans l’espoir qu’elles œuvrent à la préservation de l’environnement. Une réglementation plus stricte à l’égard des grandes entreprises serait peut-être plus efficace.

J’espère que la multiplication des études critiques sur les politiques du gouvernement irlandais en matière d’investissements étrangers directs aidera à mettre en lumière d’autres manières de soutenir l’économie du pays, pour qu’elle cesse d’être à ce point tributaire des pratiques voraces des multinationales.

Quels sont les principaux obstacles auxquels vous vous heurtez dans vos travaux?

PB : Il est souvent difficile d’obtenir des entrevues et de l’information. La loi du silence règne en particulier sur l’emplacement des centres de données et leur mode de fonctionnement. Pour parvenir à déterminer leur emplacement, je dois faire preuve d’ingéniosité, même s’il suffit parfois de se balader dans les parcs d’affaires de la banlieue de Dublin.

Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de vous pencher sur ce sujet?

PB : J’ai passé pas mal de temps en Irlande, et ma thèse de maîtrise à l’Université Columbia portait sur les médias irlandais.

Pendant ma première année à Concordia, les séminaires doctoraux auxquels j’ai assisté étaient animés par Marc Steinberg, Joshua Neves et Kay Dickinson. Tous m’ont poussé à me tourner vers l’étude des cultures du monde, la pensée critique, et en particulier l’étude des infrastructures et du monde du travail. Ça m’a donné l’idée de jeter un regard critique sur les infrastructures des médias irlandais, qui tirent avantage d’un cadre réglementaire très favorable aux entreprises.

J’ai éprouvé une fascination grandissante pour les centres de données, qui sont essentiels à l’économie mondiale, mais auxquels le public porte peu attention. Entourée de dizaines d’installations de ce type, Dublin a été à juste titre qualifiée de capitale européenne des centres de données. Je me suis dit qu’il fallait se pencher davantage sur ces fameux centres de données. Bien des gens commencent à se rendre compte des conséquences de leur présence et des intérêts en jeu.

Quel conseil donneriez-vous aux étudiants en STIM qui aimeraient s’investir dans ce champ de recherche?

PB : Rendez-vous sur les sites des centres de données, si vous le pouvez sans risque pour votre sécurité. Ces centres sont souvent dispersés dans des zones relativement isolées situées en périphérie et en banlieue des villes, mais il faut se rendre sur place pour se rendre compte de leurs dimensions. Ils sont tout simplement gigantesques. N’hésitez pas à circuler à pied ou à emprunter les transports publics, s’il en existe.

N’hésitez pas non plus à discuter avec quiconque accepte de vous adresser la parole, et montrez-vous coopératif dans la mesure du possible. Vous ne savez jamais ce qui viendra parfaire votre compréhension ou votre expertise. Discutez avec tous les intervenants possibles sans hésiter à vous aventurer dans des voies inconnues, qu’il s’agisse de tenants du « pas dans ma cour », de planificateurs en matière d’implantation, de gardiens de sécurité ou d’experts en foresterie. Tous ont un rôle important à jouer.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus à Concordia?

PB: Entre autres le fait qu’on y encourage la recherche interdisciplinaire et sur le terrain. Je suis doctorant à l’École de cinéma Mel-Hoppenheim et professeur affilié à l’École des études irlandaises. Mais j’ai aussi l’occasion de travailler et de discuter avec des artistes, des designers, des géographes, des anthropologues, des chercheurs en communication ou des spécialistes de l’histoire orale, entre autres.

Le milieu de la recherche montréalais dans son ensemble a aussi eu une profonde influence sur mes travaux. Je pense entre autres à l’Université McGill et aux divers instituts de recherche des universités montréalaises.

Vos recherches bénéficient-elles du financement ou du soutien de partenaires ou d’organismes?

PB: Les travaux que je mène dans le cadre de ma thèse sont généreusement financés par le Fonds de recherche Société et culture du Québec. J’ai en plus eu la chance de remporter une bourse de recherche Mitacs Globalink pour mes travaux sur le terrain en Irlande, quand j’étais étudiant en géographie au Trinity College, à Dublin.

J’ai également bénéficié de bourses d’entrée de la Faculté des beaux-arts et de l’École des études supérieures de Concordia. Et je suis membre du Laboratoire d’étude des médias émergents à rayonnement mondial.


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