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« Le récit est un mode d’apprentissage et d’enseignement tellement important »

La chercheuse en sciences humaines appliquées de Concordia Felice Yuen aide des détenues autochtones à renouer avec leur culture
26 septembre 2019
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Par Marcus Bankuti

« Nous devons décoloniser nos pratiques colonisées », affirme Felice Yuen. « Nous devons décoloniser nos pratiques colonisées », affirme Felice Yuen.

D’autres participantes à l’atelier suivent le mouvement et y vont de leurs propres souhaits. L’une veut des livres témoignant d’une perspective autochtone dans les rayons de la bibliothèque. Une autre aspire à s’exprimer par la broderie perlée.

Le perlage était autorisé dans les prisons fédérales, mais pas ici, à la prison provinciale pour femmes de l’Institut Leclerc.

Huit pour cent des femmes envoyées en prison au Québec sont Autochtones, ce qui reflète une surreprésentation de longue date dans les systèmes carcéraux canadiens. Pourtant, malgré la prise de conscience croissante des liens troublants entre l’incarcération et la colonisation, cette proportion est en hausse.

Felice Yuen, professeure agrégée au Département des sciences humaines appliquées de la Faculté des arts et des sciences de l’Université Concordia, espère que ses recherches pourront aider ces femmes à trouver leur voix. Dans le cadre de ses travaux, elle mène des ateliers animés par Wanda Gabriel, professeure adjointe de travail social à l’Université McGill et citoyenne de la nation Kanienʼkehá꞉ka de Kanesatake (Oka).

Les chercheuses proposent un forum où les participantes peuvent renouer avec leur identité culturelle, exprimer leur douleur et célébrer leurs forces.

« L’une des choses que nous apportons à la prison est une boîte de mouchoirs, note la Pre Yuen. Le sentiment de sécurité et le degré de confiance sont indéniables. »

Comme les ateliers sur lesquels reposent ses travaux, les partenariats qui les rendent possibles dépendent de liens solides.

Citations et sacs de médecine de femmes autochtones à l’Institut Leclerc. Citations et sacs de médecine de femmes autochtones à l’Institut Leclerc.

Le pouvoir du partenariat

Felice Yuen entretient une relation étroite avec la Société Elizabeth Fry du Québec, qui appuie et défend les femmes incarcérées dans la province. Aleksandra Zajko, directrice générale adjointe de la société, a occupé de nombreux postes depuis le début de sa collaboration avec la Pre Yuen il y a dix ans.

La société mène des programmes artistiques communautaires à l’intention des femmes judiciarisées, mais ses responsables ont remarqué que ceux-ci ne touchaient pas la communauté autochtone.

Mme Zajko, la Pre Yuen et Wanda Gabriel ont donc adapté un programme baptisé Mommy Reads to Me (« maman me fait la lecture »), dans le cadre duquel des mères choisissaient des livres parmi une grande pile et s’enregistraient en train de les lire pour leurs enfants.

La version révisée du programme était plutôt basée sur les récits traditionnels.

« Wanda a pensé que ce serait une bonne idée d’utiliser des légendes, explique la Pre Yuen. Le récit est un mode d’apprentissage et d’enseignement tellement important. Les femmes ont ainsi inventé leurs propres histoires ou légendes, en pensant à leurs enfants ou à d’autres jeunes qu’elles aimaient. »

Les ateliers intégraient aussi d’autres éléments culturels.

« Le fait de sentir le foin d’odeur et d’entendre le tambour avait un profond effet sur ces femmes », poursuit la chercheuse.

Elle a d’ailleurs appliqué ces leçons à son projet actuel, Supporting Indigenous women: Indigenous women’s rehabilitation needs in Quebec’s provincial prison, appuyé par une subvention de partenariat de trois ans du Conseil de recherches en sciences humaines.

« Ce travail ne saurait être accompli sans l’implication de tous les partenaires, car nos diverses connaissances se complètent », explique Mme Zajko. Elle raconte ainsi avoir été contactée par Femmes autochtones du Québec à un moment opportun. L’organisme est en effet devenu un collaborateur clé dans le cadre de la subvention de partenariat de la Pre Yuen, dont les cocandidates sont la Pre Gabriel et Elizabeth Fast, professeure adjointe de sciences humaines appliquées.

« Nous n’attendons pas le dépôt d’un rapport final », ajoute Mme Zajko. La Société Elizabeth Fry transmet déjà l’information que les femmes ont partagée avec l’équipe de recherche au sujet de leurs conditions de vie à la haute direction de l’Institut Leclerc, lui-même partenaire dans le cadre de la subvention.

« C’est ce qui fait que nous travaillons déjà à changer les choses de l’intérieur », affirme-t-elle.

Œuvres de Xochitl, Amy, Roberta, Nikkutai et Lisa. Œuvres de Xochitl, Amy, Roberta, Nikkutai et Lisa.

L’héritage de la colonisation

Les ateliers tiennent compte non seulement des modes de connaissance, de partage et de communication autochtones, mais aussi de l’héritage de la colonisation.

« L’argument a été avancé, et les détenues l’ont exprimé clairement : la prison n’est en fin de compte qu’un autre pensionnat, explique Felice Yuen. Elles sont logées, elles sont enfermées, et les programmes et services auxquels elles ont accès reflètent une perspective occidentale. »

Les activités comme la confection de sacs de médecine leur fournissent « un moyen d’explorer leurs émotions, poursuit-elle. Les approches plus classiques de compréhension des traumatismes négligent d’intégrer une grande partie de ces connaissances. »

Les ateliers ont un impact remarquable sur les participantes.

« Je n’en reviens pas qu’une chose aussi belle puisse se trouver en moi, a révélé l’une d’entre elles. Je représente tellement plus de choses que cette violence, et mon histoire est tellement plus riche que ce que j’ai vécu. »

La Pre Yuen est reconnaissante envers Wanda Gabriel, car l’animatrice a réussi à tisser des liens avec les femmes.

« Qu’elles parlent de violence, d’alcool ou du suicide d’êtres chers, Wanda leur est toujours d’un grand soutien dans ses réponses », affirme-t-elle.

Comprendre l’impact de la colonisation façonne la perception qu’entretient la Pre Yuen de son rôle en tant qu’universitaire.

« Nous devons décoloniser nos pratiques colonisées, jusqu’à la manière dont nous menons et disséminons nos recherches. Nous ne pouvons pas nous confiner à la tour d’ivoire. »

Les chemins de la guérison

« Beaucoup de femmes judiciarisées ont eu des parcours de vie très difficiles, marqués par la violence, précise Aleksandra Zajko. La prison est un moment où tout s’écroule pour elles. Le peu d’estime d’elles-mêmes qui leur reste est anéanti par la honte d’être incarcérées. »

Les ateliers de groupe comme ceux animés par Wanda Gabriel favorisent un sentiment d’appartenance qui aide beaucoup les participantes lorsqu’elles pensent à leur vie et cherchent à rebâtir leur identité individuelle.

Ces réflexions, saisies dans les notes imagées de l’étudiante aux cycles supérieurs Brittany Weisgarber, forment un aspect essentiel des ateliers.

« Wanda crée un espace sécuritaire où les femmes peuvent exprimer leurs sentiments, explique Felice Yuen. Elles y font preuve d’une certaine vulnérabilité nécessaire à la guérison. »

La chercheuse se rappelle la première séance du projet Mommy Reads to Me qui a influé sur son travail actuel. Les participantes avaient été tellement impressionnées par la Pre Gabriel – qui selon eux les comprenait – qu’elles étaient revenues du lunch dans leurs secteurs avec d’autres Autochtones. « Elles ont soudain eu le sentiment qu’elles pouvaient s’identifier à quelque chose. »

Ce sentiment n’a cessé de croître depuis l’arrivée des chercheuses à l’Institut Leclerc.

« Vous êtes passées par le centre avec Wanda, se souvient Aleksandra Zajko, et les détenues ont remarqué qu’elle portait quelque chose », ce qui les a rendues plus à l’aise de participer.

« C’est vrai, s’exclame Felice Yeun. Elle portait des mocassins. »


ESPACE 4
a mis en vedette le projet actuel de Felice Yuen, y compris les notes imagées de l’étudiante aux cycles supérieurs Brittany Weisgarber, jusqu’au 27 septembre dans le cadre de son programme Questions de santé.

 



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