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Le mythe de l'Égyptien efféminé / Questions sur la révolte égyptienne

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À la sortie de son nouveau livre sur le colonialisme égyptien, un historien de Concordia partage sa réflexion sur la libération du pays

Montréal, le 9 mars 2011 – Au tournant du vingtième siècle, l’occupation de l’Égypte par l’Empire britannique aurait pu avoir des répercussions indirectes et inattendues qui auraient précipité sa défaite. Dans Working Out Egypt: Effendi Masculinity and Subject Formation in Colonial Modernity, 1870-1940 (Duke University Press), Wilson Chacko Jacob révèle que la Grande-Bretagne décrivait les hommes égyptiens comme faibles, serviles et émasculés.

« Les Britanniques semblaient confiner tous les pays non européens dans un passé où leurs habitants ne manifestaient aucun désir ni volonté d’avancer, écrit le professeur Jacob, aussi directeur des programmes d’études supérieures au Département d’histoire de l’Université. Cette image de l’Égypte a soutenu et facilité une politique coloniale paternaliste. »

Et cette même image a donné naissance à « un mouvement politique qui a surmonté la domination britannique et libéré l’Égypte », d’ajouter M. Jacob.

Une image déformée

Sous la domination coloniale britannique, de 1882 à1936, les Égyptiens étaient inondés de caricatures illustrant une Angleterre « active et virile » et une Égypte « dégénérée et efféminée ». Ils étaient représentés comme des gens satisfaits de leur sous-développement, comme si l’Orient n’était célèbre que pour la danse du ventre.

Les Britanniques se décrivaient alors comme des êtres supérieurs et des globe-trotteurs virils. Or, si ces caricatures étaient conçues en grande partie pour que les colonisateurs se sentent mieux dans leur peau, elles ont eu l’effet inattendu d’obliger les Égyptiens à redéfinir la notion de masculinité.

L’Égypte se regarde

En réaction à l’image de l’homme fort britannique, de nombreux Égyptiens ont eu un regain d’intérêt pour la santé physique. « Prendre soin de sa personne faisait partie intégrante du processus de formation d’un nouveau sujet national. Mais cela constituait aussi une nouvelle connaissance universelle du corps, de l’identité sexuelle et du sexe », explique le professeur Jacob.

Tout à coup, les Égyptiens étaient devenus obsédés par des sports masculins comme la lutte et la musculation. Des photos d’hommes musclés, à moitié nus, remplissaient les magazines tout comme − avec la montée du féminisme − des images de femmes dominant les hommes, accompagnées de discussions franches sur les relations sexuelles.

Alors que ce réveil constituait un bouleversement des relations égyptiennes, il eut un rebondissement puissant et donna naissance à un « nationalisme anticolonial, mouvement à la fois politique, éthique et esthétique », souligne le professeur Jacob.

Les Égyptiens ont réussi à renverser l’image satirique d’hommes efféminés qu’avaient d’eux les Britanniques. En créant et en vouant un culte à leurs propres hercules, les Égyptiens ont effacé de leur inconscient collectif l’image du soldat britannique globe-trotteur dur à cuire, le renvoyant à coups de caricatures.

Questions sur la révolte égyptienne

À la parution de son nouveau livre, le professeur Wilson Chacko Jacob partage son point de vue sur les récentes protestations du peuple égyptien qui ont eu un effet domino sur les pays du Moyen-Orient.

Q. : Quels liens faites-vous entre votre livre et le soulèvement en Égypte?

R. : Working Out Egypt cherchait à démontrer les conditions qui ont fait émerger des sujets politiques au sein de l’espace nouvellement formé de l’État-nation, de 1870 et 1940. J’ai montré comment les formes traditionnelles du pouvoir politique ont été éclipsées par les nouvelles notions de souveraineté, de représentation et de citoyenneté légitime. Or, la persistance des relations coloniales a miné la possibilité d’une véritable politique démocratique, même si les nouveaux sujets politiques sont descendus dans la rue pour revendiquer un avenir sans répression. Les relations spéciales entre le régime de Moubarak et les États-Unis, contestées par ceux qui ont participé aux protestations populaires, rappellent quelque peu ce passé, dans ses grandes lignes.

Q. : Existe-t-il aujourd’hui des similitudes entre le point de vue colonialiste de l’Égypte sous l’Empire colonial britannique et celui qu’affiche aujourd’hui l’Occident?

R. : Cela dépend de quel « Occident » on parle. Il y a toujours eu des affinités et des alliances politiques et économiques entre les groupes qui traversent ce que l’on imagine être l’Est et l’Ouest. C’est vrai si l’on envisage à la fois une trajectoire progressiste visant des principes universels comme la liberté et une trajectoire réactionnaire, telle que « la loi du plus fort », tout aussi universelle. La division raciste du monde par le colonialisme en peuples civilisés et non civilisés était basée sur des relations de domination camouflées. Cette rhétorique raciste (et la politique qui l’accompagne), de plus en plus difficile à dissimuler et à maintenir, est réapparue sous la forme de « mentalité arabe » et du démon du terroriste musulman.

Q. : Y a-t-il un parallèle entre la réaction de l’Égypte envers le président Hosni Moubarak et sa réaction par rapport au régime colonial britannique?

R. : Bien sûr. Aux deux époques, il y avait beaucoup de colère contre ces marchandages politiques extérieurs qui appuyaient des régimes non constitués par le peuple pour servir le peuple. Se servir, servir ses copains et les intérêts étrangers, telle était la raison d’être de ces régimes, évidente pour tous, sauf pour les plus naïfs ou corrompus.

Q. : Que pensez-vous de la couverture médiatique de la révolution égyptienne?

R. : Au cours de la révolution du 25 janvier, comme on l’appelle maintenant, la puissance du peuple égyptien, rassemblé en grand nombre pour revendiquer de meilleures conditions de vie – sociales et politiques – a réussi à vaincre même les grands médias, connus pour leur tendance à propager la ligne du parti au pouvoir depuis des décennies. Cela dit, la couverture d’Al-Jazeera en arabe était bien supérieure à celle de la plupart des médias de langue anglaise (y compris Al-Jazeera en anglais), bien que l’État prétendait que cette chaîne était incapable de faire des reportages à partir de l’Égypte.

Q. : Qu’est-ce que l’Occident doit comprendre de l’Égypte et quelle leçon peut-il tirer du soulèvement?

R. : Les dispensateurs de projets économiques et politiques néolibéraux devraient comprendre – que ce soit à Washington, à Londres ou à Paris – que les populations du monde entier ne sont pas satisfaites de l’état des choses. Cela est vrai en Égypte comme aux États-Unis. Avec les sombres indicateurs de notre avenir, les nouvelles technologies de communication répandent de plus en plus vite des modèles d’avenirs enviables, augmentant ainsi les attentes d’un paradis de consommation, de plus en plus inaccessible pour les gens ordinaires. C’est un mélange dangereux pour lequel les politiques actuelles semblent inadéquates. Celles-ci arrivent à peine à suivre les répercussions récursives : soulèvement dans les pays arabes, cure d’amaigrissement des entreprises, chômage, terrorisme intérieur, guerres incessantes.

Q. : Quel est le plus grand défi de l’Égypte?

R. : C’est de créer une société politique permettant une représentation authentique du plus grand nombre de voix. Ce défi n’est pas l’apanage du monde arabe mais est universel. Certes, la route est longue, pavée d’obstacles particuliers pour l’Égypte. Ce défi, s’il est relevé, promet une nouvelle vision de l’avenir pour tous les peuples du monde. C’est une vision pour laquelle les Égyptiens se sont battus en accomplissant le geste politique sincère et courageux qui les a rassemblés lors de la révolution du 25 janvier.

Partenaires de recherche :

Cette recherche a été initialement soutenue par des bourses de la New York University, de l’American Research Center in Egypt et du Social Science Research Council établi aux États-Unis. Elle a aussi été subventionnée par l’Université Concordia et par le Fonds québécois de recherche sur la société et la culture.

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Source :

Sylvain-Jacques Desjardins
Conseiller principal, relations avec les médias
Service de communications de l'Université Concordia
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Téléphone: 514 848-2424, ext. 5068
Courriel: s-j.desjardins@concordia.ca
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